Pourquoi la France change encore d'heure deux fois par an, alors que l'Europe avait voté sa fin

Instauré en 1976 pour économiser le pétrole, le changement d'heure devait disparaître en 2021. Le Parlement européen l'a voté, les Français l'ont plébiscité, et pourtant les horloges reculent encore ce dimanche. Retour sur un blocage très européen.

Mains réglant les aiguilles d'une ancienne horloge murale dans une salle à manger, à la lumière d'une lampe en soirée d'automne.
Image Omni-Vision

Dans la nuit de samedi à dimanche, à 3 heures du matin, il sera de nouveau 2 heures. Les téléphones s’ajusteront seuls, les fours et les autoradios attendront qu’on s’en occupe, et la plupart des Français grogneront un peu, comme chaque année. Beaucoup se poseront aussi la question : n’avait-on pas décidé d’arrêter ce rituel ?

La réponse est oui, en partie. En 2019, le Parlement européen a voté la fin du changement d’heure, et une consultation de l’Assemblée nationale a montré qu’une écrasante majorité de Français la souhaitait. Sept ans plus tard, rien n’a changé. Pour comprendre pourquoi, il faut remonter au choc pétrolier, puis suivre un dossier enlisé dans les rouages européens.

Une mesure née du choc pétrolier

La France n’en est pas à sa première expérience. Selon Connaissance des Énergies, elle a déjà changé d’heure entre 1916 et 1944, pendant et après la Première Guerre mondiale. L’idée elle-même est attribuée à Benjamin Franklin, qui avait écrit en 1784 un texte sur les économies de bougies que permettrait un lever plus matinal.

Le système actuel date des années 1970. Après le premier choc pétrolier de 1973, la France cherche à réduire sa dépendance au pétrole, à une époque où une grande partie de son électricité est produite dans des centrales au fioul lourd. Un décret du 19 septembre 1975 rétablit l’heure d’été, appliquée à partir de 1976. Le principe : caler les heures d’activité sur les heures d’ensoleillement, pour limiter l’éclairage du soir.

Des dates harmonisées dans toute l’Europe

Peu à peu, les pays européens adoptent le même mécanisme, mais à des dates différentes, ce qui complique les transports et les échanges. Une première directive européenne est adoptée en 1980. Elle a été remplacée par une directive de janvier 2001, rappelle l’Assemblée nationale, qui impose à tous les États membres de passer à l’heure d’été le dernier dimanche de mars et de revenir à l’heure légale, dite heure d’hiver, le dernier dimanche d’octobre. Depuis 1998, les changements ont lieu aux mêmes dates dans toute l’Union.

Cette harmonisation a un avantage que l’on oublie souvent. Selon la réponse du ministère de la Transition écologique à une question écrite publiée au Journal officiel en octobre 2019, le système actuel permet à 60 % des États membres, représentant 75 % de la population, de vivre à la même heure malgré l’étendue du continent en longitude. Aucune frontière terrestre française ne connaît de changement de fuseau horaire.

Des économies d’énergie devenues modestes

L’argument énergétique a beaucoup perdu de sa force. Selon Connaissance des Énergies, la dernière estimation de l’ADEME, fondée sur des données de 2009, évalue les économies à environ 400 GWh par an, l’équivalent de l’éclairage d’environ 800 000 foyers, et environ 44 000 tonnes de CO2 évitées. EDF qualifie ce gain de faible, de l’ordre de 0,09 % de la consommation annuelle d’électricité du pays.

IndicateurOrdre de grandeur
Économies d’électricité estimées par l’ADEMEEnviron 400 GWh par an, données 2009
ÉquivalentÉclairage d’environ 800 000 foyers
Émissions de CO2 évitéesEnviron 44 000 tonnes par an
Part de la consommation annuelle selon EDFEnviron 0,09 %
Projection de l’ADEME à l’horizon 2030Environ 340 GWh par an

La raison principale tient à nos ampoules. Quand l’éclairage reposait sur des lampes à incandescence très gourmandes, décaler d’une heure l’allumage du soir faisait une vraie différence. Les lampes basse consommation et les LED ont considérablement réduit cet enjeu, et l’ADEME reconnaît elle-même que l’intérêt de la mesure a diminué. Le ministère le notait aussi en 2019 : les gains d’efficacité énergétique réalisés depuis la mise en place du changement d’heure ont déjà largement diminué les économies obtenues.

2018-2019 : une fin votée, puis oubliée

Le tournant arrive en 2018. Selon l’Assemblée nationale, la Commission européenne organise du 4 juillet au 16 août 2018 une consultation publique qui recueille 4,6 millions de réponses, dont 84 % favorables à la suppression des changements d’heure. Le 12 septembre 2018, elle propose une directive mettant fin au changement d’heure saisonnier, chaque État restant libre de choisir son heure légale permanente.

En France, la commission des affaires européennes de l’Assemblée nationale lance sa propre consultation en ligne, du 4 février au 3 mars 2019. Elle rencontre un succès considérable, avec 2 103 999 participants. Les résultats, présentés le 12 mars 2019, sont nets : 61,16 % des répondants ont une expérience négative ou très négative du changement d’heure, 83,71 % sont favorables à sa fin, et 59,17 % choisissent l’heure d’été toute l’année, contre 36,97 % pour l’heure d’hiver.

La géographie pèse sur les préférences. Selon le compte rendu de la commission, les écarts entre régions métropolitaines restaient très faibles sur la fin du changement d’heure, avec 81 à 85 % d’opinions favorables. Le choix de l’heure permanente divisait davantage : les habitants de Corse, du Grand Est et de Provence-Alpes-Côte d’Azur étaient les plus nombreux à préférer l’heure d’été, tandis que la Normandie, les Hauts-de-France et l’Île-de-France y étaient les moins favorables. Une explication plausible tient à la position dans le fuseau horaire : plus on va vers l’ouest, plus le soleil se lève tard en hiver, et une heure d’été permanente y prolongerait encore les matinées dans l’obscurité.

Le changement d’heure a survécu non parce qu’on le défend, mais parce que personne n’a su se mettre d’accord sur ce qui le remplacerait.

En mars 2019, le Parlement européen adopte la suppression par 410 voix contre 192, avec une application prévue en 2021. Mais un texte européen doit aussi être adopté par les États membres réunis au Conseil. Et c’est là que tout s’arrête.

Pourquoi le dossier reste bloqué

La réponse ministérielle de 2019 en donne les raisons. Les négociations au Conseil n’ont pas abouti, notamment parce que de nombreux États n’avaient pas arrêté de position nationale. Le service juridique du Conseil a en outre estimé que la motivation de la proposition ne respectait pas les exigences du traité, et que le choix imposé aux États n’était pas suffisamment justifié au regard des principes de proportionnalité et de subsidiarité.

Pour la France, le choix n’a rien d’évident. Le gouvernement soulignait l’étendue géographique du pays, ses nombreuses frontières et les habitudes des Français, et listait les enjeux à examiner : rythmes de l’enfant, santé, agriculture, tourisme, sécurité routière. Il voulait surtout éviter une désynchronisation avec les pays voisins, qui pourrait toucher chaque jour jusqu’à 360 000 travailleurs frontaliers. Puis la crise du Covid-19 a bouleversé l’agenda européen. Selon Connaissance des Énergies, le texte n’est plus à l’ordre du jour, même si la Commission a indiqué en 2025 avoir commandé une nouvelle analyse.

En attendant, le rituel continue. Dimanche, on gagnera une heure de sommeil, au prix de quelques jours de décalage pour l’organisme, comme on l’explique à propos de la fatigue du passage à l’heure d’hiver. Et l’on reprendra le même débat au printemps prochain.

Questions fréquentes

Depuis quand la France change-t-elle d'heure ?

La France a pratiqué l'heure d'été une première fois entre 1916 et 1944. Le système actuel a été rétabli par un décret du 19 septembre 1975, après le premier choc pétrolier, et appliqué à partir de 1976. Depuis 1998, les dates sont harmonisées dans l'Union européenne : le dernier dimanche de mars et le dernier dimanche d'octobre.

Le changement d'heure fait-il encore économiser de l'énergie ?

Un peu. L'ADEME estimait les économies à environ 400 GWh par an, sur la base de données de 2009, soit l'équivalent de l'éclairage d'environ 800 000 foyers. EDF juge ce gain faible, de l'ordre de 0,09 % de la consommation annuelle d'électricité, notamment parce que les ampoules basse consommation ont réduit le poids de l'éclairage.

Pourquoi le changement d'heure n'a-t-il pas été supprimé ?

Le Parlement européen a voté sa fin en mars 2019, mais le texte doit aussi être adopté par les États membres au Conseil de l'Union européenne. Les négociations n'ont pas abouti, de nombreux États n'ayant pas arrêté de position, puis la crise du Covid-19 a fait sortir le dossier de l'agenda.

Les Français préfèrent-ils l'heure d'été ou l'heure d'hiver ?

Lors de la consultation en ligne de l'Assemblée nationale, en février et mars 2019, 83,71 % des 2 103 999 participants se sont prononcés pour la fin du changement d'heure, et 59,17 % ont choisi l'heure d'été toute l'année, contre 36,97 % pour l'heure d'hiver.

Sources

  • Assemblée nationale, compte rendu de la commission des affaires européennes du 12 mars 2019 présentant les résultats de la consultation sur le changement d'heure
  • Assemblée nationale, question écrite n° 13297 de Mme Paula Forteza, réponse du ministère de la Transition écologique publiée au JO le 29 octobre 2019
  • Connaissance des Énergies, « Pourquoi change-t-on encore d'heure ? », mis à jour le 28 octobre 2025, citant des estimations de l'ADEME et d'EDF

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