Pourquoi on dépose des chrysanthèmes sur les tombes à la Toussaint : l'origine d'une tradition récente
Fleur de bonheur en Asie, fleur des cimetières en France : le chrysanthème doit ce destin funéraire à une décision prise au lendemain de la Grande Guerre, et à une particularité botanique qui le fait fleurir quand tout se fane.
Fin octobre, les fleuristes, les jardineries et les abords des cimetières se couvrent de boules colorées : jaune d’or, blanc crème, bordeaux, pourpre. Quelques jours avant la Toussaint, des millions de pots de chrysanthèmes changent de mains, avant de rejoindre les tombes des cimetières de France. Le geste semble immémorial, presque aussi ancien que la fête elle-même.
Il est pourtant récent. Le chrysanthème n’est devenu la fleur des morts qu’au XXe siècle, à la suite d’une décision prise au lendemain de la Première Guerre mondiale. Et s’il a été choisi, c’est moins pour sa symbolique que pour une raison très terre à terre : il est en fleur quand presque plus rien ne l’est.
Une fleur venue de Chine, il y a deux mille ans
Le chrysanthème n’a rien d’européen. Selon la Ville de Paris, qui en cultive chaque année des dizaines de milliers pour ses parcs et ses vingt cimetières, la plante était déjà cultivée en Chine il y a 2 000 ans. Son nom vient du grec : « chrusos », l’or, et « anthemon », la fleur. Le chrysanthème est littéralement la fleur d’or, en référence à la couleur jaune de ses premières variétés.
Il arrive en France à la fin du XVIIIe siècle. En 1789, Pierre Blancard, un capitaine de navire, rapporte de Chine les premières boutures. La plante séduit les jardiniers, qui multiplient les variétés au XIXe siècle. Elle n’a alors aucune connotation funèbre : c’est une fleur d’ornement, appréciée pour ses couleurs automnales.
En Asie, sa symbolique est même opposée à celle qu’elle a prise en France. Selon la Ville de Paris, offrir des chrysanthèmes symbolise l’éternité au Japon, où ses pétales sont lancés lors des mariages. Aleteia rappelle de son côté qu’en Asie la fleur est associée au bonheur, alors qu’en France et en Belgique elle est liée à la mort.
1919 : fleurir les tombes des soldats
Le tournant se situe au lendemain de la Grande Guerre. Selon Aleteia, avant le XIXe siècle, les familles déposaient plutôt des bougies sur les tombes. Les fleurs les remplacent progressivement, et la Première Guerre mondiale accélère le mouvement.
Pour le premier anniversaire de l’armistice du 11 novembre 1918, le président de la République Raymond Poincaré appelle les Français à fleurir les tombes des soldats morts au front, selon Aleteia. La Ville de Paris rapporte qu’il exigea que tous les monuments aux morts de France soient fleuris le 11 novembre 1919. Au sortir d’un conflit qui a fait près d’un million et demi de morts français, l’appel est massivement suivi.
Le chrysanthème n’a pas été choisi pour ce qu’il signifie, mais parce qu’il était là, en fleur, quand le pays a voulu honorer ses morts.
Reste à trouver des fleurs en novembre. Les roses, les dahlias et la plupart des fleurs de jardin ont fané depuis longtemps. Le chrysanthème, lui, est en pleine floraison à cette période, et il résiste aux basses températures, souligne Aleteia. Il s’impose naturellement. La pratique s’étend ensuite au-delà des tombes des soldats, et la date glisse vers la Toussaint, quelques jours plus tôt.
Pourquoi il fleurit quand tout se fane
La floraison tardive du chrysanthème n’a rien d’un hasard. C’est une plante dite de jours courts : sa floraison est déclenchée par l’allongement des nuits. Au cœur de l’été, quand les nuits sont brèves, la plante pousse et accumule des réserves sans fleurir. À partir de la fin de l’été, quand les nuits s’allongent au-delà d’un certain seuil, elle forme ses boutons floraux, qui s’épanouissent en octobre et en novembre. Le même mécanisme de réponse à la durée du jour règle d’ailleurs bien d’autres rythmes de l’automne, des feuilles qui changent de couleur à la mise en dormance des arbres.
Les horticulteurs ont appris à jouer sur ce réglage naturel. En contrôlant la lumière et l’obscurité dans les serres, ils peuvent avancer ou retarder la floraison pour que les plantes soient prêtes pile à la fin octobre, au moment de la plus forte demande. C’est ce qui permet d’offrir en un temps aussi court des millions de pots parfaitement fleuris.
| Ce que l’on croit | Ce qu’il en est |
|---|---|
| Le chrysanthème est une fleur funéraire depuis toujours | Il ne l’est devenu en France qu’après 1919 |
| C’est une fleur européenne | Elle vient de Chine, où elle est cultivée depuis environ 2 000 ans |
| Il a été choisi pour sa symbolique | Il a surtout été choisi parce qu’il fleurit en novembre et résiste au froid |
| Il évoque la mort partout dans le monde | En Asie, il symbolise le bonheur, la longévité ou l’éternité |
| On fleurit les tombes le jour des morts | En pratique, surtout le 1er novembre, jour férié |
Toussaint ou jour des morts ?
Une confusion entoure aussi la date. La Toussaint, le 1er novembre, est la fête catholique de tous les saints. La commémoration des défunts, le jour des morts, tombe le lendemain, le 2 novembre. Aleteia rappelle que c’est traditionnellement ce jour-là qu’on décorait les tombes. Mais le 1er novembre étant férié en France, c’est ce jour que les familles ont adopté pour se rendre au cimetière, et la Toussaint est devenue, dans les usages, le jour des morts. La veille au soir, d’ailleurs, d’autres célèbrent Halloween, dont la tradition des lanternes taillées dans des légumes vient elle aussi d’une fête liée aux défunts.
Une tradition qui façonne encore les cimetières
Un siècle plus tard, la tradition reste vivace, même si les visites aux cimetières tendent à diminuer avec l’évolution des pratiques funéraires. Le chrysanthème demeure la fleur la plus achetée pour la Toussaint, selon Aleteia. Sa forte association avec le deuil a une conséquence pratique : en France, offrir un bouquet de chrysanthèmes à un hôte, pour un anniversaire ou une fête, risque d’être très mal interprété.
Pour ceux qui fleurissent une tombe, quelques conseils simples prolongent la tenue des plantes : choisir des pots aux boutons encore partiellement fermés plutôt que totalement épanouis, les arroser au pied sans mouiller les fleurs, et préférer les variétés à petites fleurs, souvent plus résistantes à la pluie et au vent que les grosses boules. Bien installé, un chrysanthème en pot peut tenir plusieurs semaines, jusqu’aux premières gelées marquées.
Après la Toussaint, rien n’oblige à laisser la plante s’épuiser sur la tombe ou au fond d’un garage. Beaucoup de chrysanthèmes vendus en pot sont des variétés de jardin qui peuvent être replantées en pleine terre, dans un coin ensoleillé et bien drainé. Rabattus après la floraison et protégés des excès d’humidité en hiver, ils repartent souvent au printemps et refleurissent à l’automne suivant, au moment où les nuits s’allongent à nouveau. Une manière de prolonger le geste du souvenir, et de retrouver chaque année, au jardin, cette fleur d’or venue de Chine.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre la Toussaint et le jour des morts ?
La Toussaint, le 1er novembre, est la fête catholique de tous les saints. Le jour des défunts, consacré à la mémoire des morts, tombe le lendemain, le 2 novembre. Comme le 1er novembre est un jour férié en France, c'est ce jour-là que la plupart des familles se rendent au cimetière.
Pourquoi le chrysanthème fleurit-il à la fin de l'automne ?
Le chrysanthème est une plante dite de jours courts : sa floraison est déclenchée par l'allongement des nuits à la fin de l'été et en automne. Il fleurit donc au moment où la plupart des autres fleurs disparaissent, et il supporte assez bien les premières fraîcheurs.
Peut-on offrir des chrysanthèmes en France ?
C'est déconseillé dans la plupart des situations, car la fleur est fortement associée aux cimetières et au deuil. Offrir un bouquet de chrysanthèmes à un hôte ou pour un anniversaire risque d'être mal compris. En Asie, au contraire, la fleur symbolise le bonheur ou la longévité.
Depuis quand le chrysanthème est-il cultivé ?
Selon la Ville de Paris, il était déjà cultivé en Chine il y a environ 2 000 ans. Il a été introduit en France en 1789 par Pierre Blancard, un capitaine de navire qui en rapporta des boutures de Chine.
Sources
- Ville de Paris, « L'étrange histoire du chrysanthème, fleur d'or des cimetières », mis à jour le 18 octobre 2024
- Morgane Macé, « Pourquoi des chrysanthèmes à la Toussaint ? », Aleteia, 27 octobre 2017, mis à jour le 26 octobre 2021