Pourquoi on voit autant de grosses araignées dans la maison en septembre et en octobre

Elles ne fuient pas le froid du jardin : elles vivaient déjà chez vous. Ce sont surtout des mâles adultes partis à la recherche d'une femelle, et leur balade d'automne est la dernière.

Grosse araignée brune aux longues pattes immobile sur le parquet d'un salon, près d'une plinthe, dans la lumière du soir.
Image Omni-Vision

Il est 23 heures, le salon est calme, et une silhouette sombre traverse le parquet à une vitesse déconcertante. Huit longues pattes, un corps brun, une envergure de la taille d’une paume d’enfant. Le lendemain, une autre attend au fond de la baignoire. Chaque année, vers la fin de l’été, le même scénario se répète dans des millions de foyers, et la même explication circule : avec le froid qui arrive, les araignées du jardin viendraient se mettre au chaud.

C’est une idée intuitive. Elle est presque entièrement fausse.

Elles étaient déjà là avant vous

La grande majorité des grosses araignées que l’on croise dans les maisons en automne sont des tégénaires, en particulier la grande tégénaire domestique. Ce n’est pas une espèce du jardin qui viendrait hiverner : c’est une espèce qui vit dans les bâtiments toute l’année, et depuis des générations. Les arachnologues parlent d’espèce synanthrope, adaptée à l’environnement humain. Garages, caves, greniers, vides sanitaires, arrière des meubles, interstices des plinthes : elle s’y installe, tisse une toile en forme de nappe terminée par un tube où elle se cache, et attend que des insectes s’y prennent.

D’ailleurs, une araignée du jardin transportée à l’intérieur s’en sort souvent mal. L’air d’une maison chauffée est trop sec pour beaucoup d’espèces d’extérieur, et les proies y sont rares. Les tégénaires domestiques, elles, supportent cette sécheresse et peuvent jeûner plusieurs mois.

Si on ne les voit pas en juin, c’est simplement qu’elles restent cachées. Une tégénaire femelle passe l’essentiel de sa vie immobile dans le même recoin, à quelques centimètres de sa toile. Elle est déjà dans votre maison, discrète, depuis peut-être un an ou deux.

Ce sont des mâles en quête d’une femelle

Ce qui change à la fin de l’été, c’est le comportement des mâles. Après plusieurs mues, ils atteignent leur maturité sexuelle à cette période. Leur priorité bascule alors complètement : ils abandonnent leur toile, cessent presque de s’alimenter, et partent à la recherche d’une femelle. Pour la trouver, ils errent, la nuit surtout, et parcourent des distances considérables pour une créature de cette taille, en traversant justement les pièces dégagées où nous les apercevons.

On les reconnaît assez facilement à leur silhouette : un abdomen plus fin que celui des femelles, des pattes proportionnellement plus longues, et deux pédipalpes renflés à l’avant, comme de petits gants de boxe, qui servent à transférer le sperme. Une tégénaire qui court à découvert sur le parquet à l’automne est presque toujours un mâle.

L’araignée qui traverse le salon en octobre n’est pas venue se réchauffer : c’est un mâle en fin de vie, parti chercher une partenaire dans une maison qu’il habitait déjà.

Cette quête est sa dernière. Les mâles meurent en général dans les semaines qui suivent l’accouplement, parfois d’épuisement, parfois parce que la femelle les a mangés. Les femelles, elles, peuvent vivre deux ans ou plus, et pondront leurs œufs dans un cocon soigneusement caché. Les jeunes qui en sortiront grandiront tout l’hiver et le printemps suivant, discrets, jusqu’à leur propre maturité à la fin de l’été.

Pourquoi on les trouve dans la baignoire et l’évier

Les mythes ont la vie dure : l’araignée de la baignoire serait remontée par les canalisations. En réalité, les évacuations sont munies d’un siphon rempli d’eau, qui forme un obstacle quasiment infranchissable. Ce qui se passe est plus simple. Un mâle en vadrouille nocturne longe le rebord, glisse, et tombe au fond. Ses pattes, conçues pour agripper les surfaces rugueuses, ne trouvent aucune prise sur l’émail ou l’acrylique lisse. Il est piégé jusqu’au matin.

Les tégénaires sont d’ailleurs moins habiles que d’autres araignées sur les surfaces très lisses. Certaines espèces, comme les araignées sauteuses, possèdent des touffes de poils microscopiques au bout des pattes qui leur permettent de grimper sur une vitre. Les tégénaires en sont pratiquement dépourvues, ce qui explique qu’on les retrouve si souvent prisonnières des lavabos et des baignoires. Pour leur rendre service, une serviette ou un morceau de carton posé en travers du rebord leur sert de passerelle.

Les idées reçues qui collent aux araignées d’automne

Idée reçueCe qu’il en est
Elles entrent à cause du froidElles vivaient déjà dans la maison, ce sont des mâles en quête de femelles
Elles remontent par les canalisationsLe siphon les en empêche, elles tombent dans la baignoire
Leur morsure est dangereuseTrès rare, sans conséquence notable pour un adulte en bonne santé
Les marrons d’Inde les repoussentAucune preuve scientifique
On avale plusieurs araignées par an en dormantLégende inventée, aucune donnée ne la soutient
Il y en a plus chaque annéeLe nombre dépend surtout du nombre de proies et de recoins disponibles

La plus tenace reste sans doute l’histoire des araignées avalées pendant le sommeil. Elle ne repose sur rien : un dormeur qui respire, vibre et dégage de la chaleur est précisément le genre de grosse créature qu’une araignée cherche à éviter. Quant à la crainte d’une morsure, elle ne concerne pas les tégénaires de nos maisons, bien plus soucieuses de fuir que d’attaquer. Leurs crochets traversent mal une peau humaine.

Les limiter sans les combattre

Les tégénaires ont leur utilité : elles consomment des mouches, des moustiques, des poissons d’argent, des cloportes, et même d’autres araignées. Une maison sans aucune araignée est généralement une maison où les insectes trouvent peu à manger, ou une maison très traitée. Mais il est compréhensible de ne pas vouloir les croiser au pied du lit.

La méthode la plus efficace est indirecte. On réduit les recoins où elles s’installent en désencombrant caves, garages et dessous de meubles, en passant l’aspirateur derrière les plinthes et les radiateurs. On colmate les fentes autour des portes et fenêtres et on pose des moustiquaires, ce qui limite aussi l’entrée de leurs proies. On réduit les éclairages extérieurs la nuit, qui attirent les insectes, comme le savent tous ceux qui ont observé les insectes tourner autour des lampes : moins d’insectes, moins d’araignées. Et pour celle qui traverse le salon, un verre retourné et une feuille glissée dessous suffisent à la déposer dans le garage ou le cabanon.

Il n’y a rien à faire contre la saison elle-même. Elle durera jusqu’à la fin octobre environ, puis les mâles disparaîtront et les femelles regagneront leur discrétion habituelle. Les plus curieux pourront alors se tourner vers leurs cousines du jardin, les épeires, dont les toiles circulaires perlées de rosée cachent une autre énigme : la manière dont les araignées évitent de se coller à leur propre toile.

Questions fréquentes

Les tégénaires sont-elles dangereuses ?

Non. Les tégénaires présentes dans les maisons françaises sont timides et mordent très rarement, uniquement si on les écrase contre la peau. Leurs crochets traversent difficilement une peau humaine, et une éventuelle morsure provoque au plus une petite rougeur passagère. Elles rendent même service en mangeant mouches, moustiques et autres insectes.

Les araignées remontent-elles par la bonde de la baignoire ?

Presque jamais. Les canalisations comportent un siphon rempli d'eau qui forme une barrière. L'araignée trouvée dans la baignoire y est en général tombée en se promenant la nuit, et elle n'arrive pas à remonter sur l'émail lisse. Poser une serviette en travers du rebord lui permet de ressortir seule.

Les marrons ou l'huile essentielle de menthe éloignent-ils les araignées ?

Aucune étude ne montre que les marrons d'Inde repoussent les araignées, c'est un remède de grand-mère. Les huiles essentielles à forte odeur pourraient avoir un léger effet temporaire, sans preuve solide. Le plus efficace reste de colmater les fentes, d'installer des moustiquaires et de réduire la lumière extérieure qui attire leurs proies.

Combien de temps vit une tégénaire ?

Les femelles peuvent vivre deux ans, parfois davantage, et restent cachées près de leur toile. Les mâles, eux, meurent généralement dans les semaines qui suivent leur maturité, après la période de reproduction de la fin d'été et de l'automne. C'est pour cela qu'on les croise surtout à cette saison.