Pourquoi les écureuils enterrent des milliers de noisettes à l'automne, et pourquoi ils en oublient une partie
Le petit rongeur qui creuse frénétiquement la pelouse en octobre n'est pas étourdi. Sa mémoire spatiale est redoutable, et ses oublis font pousser des forêts.
Un matin d’octobre, sur la pelouse d’un parc ou au pied d’un noisetier, un écureuil roux s’active comme s’il avait un train à prendre. Il saisit une noisette, file quelques mètres plus loin, gratte le sol des deux pattes avant, enfouit le fruit, tasse la terre, recouvre d’une feuille, puis repart en chercher une autre. Il recommencera des centaines de fois dans la journée. Et l’on se dit, avec un brin de condescendance, qu’il n’en retrouvera jamais la moitié.
On a raison, en partie. Mais pas pour les raisons qu’on imagine. L’écureuil n’est pas un étourdi : c’est un stratège doté d’une mémoire spatiale remarquable, et ses oublis jouent un rôle écologique considérable.
Ne pas hiberner oblige à faire des provisions
Contrairement au loir ou au hérisson, l’écureuil roux n’hiberne pas. Il reste actif tout l’hiver, avec un métabolisme élevé et un petit corps de 300 grammes environ qui perd vite sa chaleur. Or la nourriture disparaît presque totalement des arbres entre novembre et mars. Sans réserves, il ne passerait pas la saison froide.
D’où cette frénésie automnale, au moment où les noisettes, les faînes de hêtre, les glands, les noix et les graines de conifères sont mûrs et abondants. L’écureuil mange une partie de ce qu’il trouve, mais il en cache l’essentiel. Un seul individu peut constituer plusieurs milliers de cachettes en une saison, selon l’abondance des fruits et l’espèce.
Disperser plutôt que stocker au même endroit
Deux stratégies existent chez les animaux qui font des réserves. Certains, comme le hamster ou le tamia, rassemblent tout dans un garde-manger unique, généralement au fond de leur terrier. D’autres, comme l’écureuil roux et l’écureuil gris, pratiquent le stockage dispersé : une ou quelques graines par cachette, réparties sur des centaines de points différents, à quelques centimètres sous la surface.
Cette dispersion paraît épuisante, mais elle a une logique implacable. Un garde-manger unique est une fortune facile à piller : qu’un mulot, un geai ou un autre écureuil le découvre, et toutes les réserves de l’hiver disparaissent d’un coup. Avec des milliers de cachettes, une perte reste une perte limitée. C’est le principe de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, appliqué avec une rigueur que bien des épargnants pourraient envier.
| Stratégie | Exemples | Avantage | Inconvénient |
|---|---|---|---|
| Garde-manger unique | Hamster, tamia, certains campagnols | Facile à retrouver et à défendre | Tout est perdu en cas de pillage |
| Stockage dispersé | Écureuils, geai des chênes, casse-noix | Pertes limitées en cas de pillage | Exige une excellente mémoire et beaucoup d’énergie |
Une mémoire spatiale bien plus précise qu’on ne le croit
Pour que la dispersion fonctionne, il faut retrouver ses cachettes. Les expériences menées depuis les années 1990 sur l’écureuil gris, originaire d’Amérique du Nord et très étudié, ont montré que ces rongeurs ne déterrent pas au hasard. Placés dans un enclos où plusieurs individus enterraient des noisettes, ils retrouvaient nettement plus souvent leurs propres cachettes que celles de leurs voisins, alors que toutes sentaient la même chose. Preuve que la mémoire, et pas seulement l’odorat, guide leurs recherches.
Ils s’appuient sur des repères visuels : un tronc, une pierre, une souche, la bordure d’un massif. Des chercheurs de l’université de Californie à Berkeley ont même observé que des écureuils fauves organisaient leurs cachettes par type de fruit, regroupant les noix dans une zone et les noisettes dans une autre. Une manière de structurer l’information qui rappelle les techniques de mémorisation humaines, quand on range mentalement les choses par catégories. Comme pour la mémoire du poisson rouge, l’idée d’un animal à la mémoire défaillante relève davantage du préjugé que de l’observation.
L’odorat prend ensuite le relais à courte distance. Un écureuil qui arrive dans la bonne zone peut détecter une noisette enfouie à quelques centimètres, surtout si le sol est humide. L’écureuil roux européen semble d’ailleurs compter un peu plus sur son nez que son cousin gris.
Faire semblant d’enterrer pour tromper les voleurs
Le pillage est un risque permanent. Les écureuils se volent entre eux, et les geais, les corneilles ou les mulots ne se privent pas de déterrer ce qu’ils ont vu enfouir. Les écureuils ont développé une parade étonnante : quand ils se savent observés, certains font semblant d’enterrer. Ils creusent un trou, font mine d’y déposer la noisette en la gardant dans la gueule, rebouchent soigneusement, puis vont la cacher ailleurs.
L’écureuil qui creuse sous vos yeux ne cache pas forcément une noisette : il est peut-être en train de vous mentir.
Ce comportement, décrit chez l’écureuil gris, augmente quand des congénères rôdent à proximité. Les écureuils s’éloignent aussi davantage des autres pour enterrer leurs fruits les plus précieux, et cachent plus loin les noix de grande valeur que les graines ordinaires. Une forme de calcul coût-bénéfice qui étonne chez un animal dont le cerveau pèse à peine quelques grammes.
Les oublis qui font pousser les forêts
Malgré cette mémoire, une part importante des cachettes n’est jamais récupérée. Les raisons sont multiples : l’écureuil a trouvé assez de nourriture pour l’hiver, il est mort entre-temps, victime d’une martre, d’un rapace ou d’une voiture, ou un autre animal a pillé la cachette avant lui. Les estimations varient fortement selon les études, mais dans de nombreuses forêts, des milliers de graines restent sous terre au printemps.
Et c’est là que l’histoire prend un tour inattendu. Une noisette ou un gland enfoui à trois centimètres de profondeur, à l’abri des oiseaux, dans un sol humide, se trouve dans des conditions idéales pour germer. Les écureuils sont ainsi de véritables jardiniers involontaires : en dispersant les graines loin de l’arbre parent, ils permettent aux noisetiers, aux noyers, aux hêtres et aux chênes de coloniser de nouveaux espaces. Les mêmes hêtres et chênes dont les feuilles mortes s’accrochent aux branches tout l’hiver doivent une partie de leur descendance à ces cachettes oubliées.
Le geai des chênes joue un rôle comparable, et peut-être plus important encore. Cet oiseau au plumage rosé et à la tache bleue sur l’aile cache plusieurs milliers de glands chaque automne, parfois à plusieurs kilomètres des arbres où il les a cueillis. Les forestiers considèrent qu’il est l’un des principaux artisans de la régénération naturelle des chênaies en Europe.
Ce qui se joue dans votre jardin
Ces jours-ci, si un écureuil retourne vos jardinières ou creuse votre pelouse, il ne fait que préparer son hiver. Les pots de fleurs, au sol meuble et facile à creuser, sont des cachettes de choix. Au printemps, vous découvrirez peut-être une jeune pousse de noisetier ou de chêne au milieu de vos géraniums : la signature d’un écureuil qui n’est jamais revenu chercher son dû.
Inutile de les nourrir en automne, la nature leur offre largement de quoi constituer leurs réserves. Si l’on veut les aider, planter un noisetier ou laisser un coin du jardin un peu sauvage vaut mieux que de distribuer du pain ou des cacahuètes salées. L’écureuil roux est une espèce protégée en France. Le regarder faire ses provisions, avec sa minutie de comptable et ses ruses de pickpocket, est déjà un beau spectacle d’automne.
Questions fréquentes
Les écureuils hibernent-ils en hiver ?
Non. L'écureuil roux reste actif tout l'hiver, même s'il réduit ses sorties par grand froid et peut rester plusieurs jours blotti dans son nid de branches. C'est précisément parce qu'il n'hiberne pas qu'il a besoin de réserves dispersées, qu'il vient déterrer au fil de la saison froide.
Comment un écureuil retrouve-t-il ses noisettes sous la neige ?
Il combine sa mémoire des lieux, construite à partir de repères visuels comme les arbres, les pierres ou les souches, et son odorat, qui lui permet de détecter une noisette enterrée à quelques centimètres de profondeur. Sous une épaisse couche de neige, l'odorat devient moins efficace et la mémoire prend le relais.
Combien de noisettes un écureuil oublie-t-il ?
Les chiffres varient beaucoup selon les espèces, les années et les études. Une part importante des cachettes n'est jamais récupérée, soit parce que l'écureuil a trouvé assez de nourriture ailleurs, soit parce qu'il est mort, soit parce qu'un autre animal les a pillées. Ces graines oubliées peuvent germer au printemps.
Faut-il nourrir les écureuils dans son jardin en automne ?
Ce n'est pas nécessaire dans la plupart des cas, la nature leur offre largement de quoi faire leurs réserves à cette saison. Si l'on souhaite les aider, mieux vaut proposer des noisettes ou des noix non salées et non grillées, et planter des noisetiers. Le pain, les biscuits et les cacahuètes salées sont à éviter.