Pourquoi les pieds et les chevilles gonflent en avion pendant un vol long-courrier
Chaussures qui serrent à l'atterrissage, chaussettes qui marquent la peau : l'œdème de voyage n'a rien de mystérieux. Il tient à la gravité, à l'immobilité et à une pompe musculaire mise en veille.
Douze heures entre Paris et Tokyo, un film, un plateau-repas, une somnolence entrecoupée d’annonces du commandant. Puis vient l’atterrissage, et ce moment un peu absurde où l’on force pour glisser le pied dans une chaussure qui, le matin même, était parfaitement à sa taille. Les chevilles ont perdu leur relief, les chaussettes ont imprimé leurs côtes dans la peau, un doigt appuyé sur le cou-de-pied laisse un petit creux qui met plusieurs secondes à se combler.
Ce gonflement a un nom, l’œdème de voyage, et il touche une large majorité de passagers sur les vols de plus de quatre ou cinq heures. Des mesures réalisées avant et après des vols longs montrent une augmentation du volume des pieds et des chevilles de quelques pourcents, parfois davantage chez les voyageurs âgés. Rien d’inquiétant dans l’immense majorité des cas. Mais comprendre ce qui se passe permet de le limiter, et surtout de reconnaître le jour où ce n’est plus un simple œdème.
Ce que fait le sang quand on reste assis des heures
Le sang qui descend vers les pieds n’a aucun mal à y arriver : le cœur pousse, la gravité aide. Le retour est une autre affaire. Pour remonter jusqu’au thorax, le sang veineux des jambes doit vaincre une colonne d’environ un mètre à un mètre vingt, avec une pression résiduelle très faible, puisque l’essentiel de la poussée cardiaque s’est dissipé dans les capillaires.
Le corps a résolu ce problème avec un dispositif élégant : la pompe musculaire du mollet. Les veines profondes de la jambe passent au milieu des muscles. À chaque pas, le mollet se contracte, comprime ces veines et chasse le sang vers le haut. Des valvules en forme de nid d’hirondelle, disposées tous les quelques centimètres, empêchent le sang de redescendre. Marcher, c’est donc pomper. Une personne qui marche d’un bon pas fait remonter vers le cœur une partie importante du sang de ses jambes à chaque minute.
Assis dans un siège d’avion, ce moteur est à l’arrêt. Le mollet ne se contracte plus, les valvules n’ont plus rien à retenir, et le sang stagne dans les veines basses. La pression y grimpe. Or les capillaires, ces vaisseaux microscopiques dont la paroi laisse passer l’eau, obéissent à une règle simple : quand la pression à l’intérieur augmente, une partie du liquide sanguin filtre vers les tissus. C’est ce liquide, accumulé sous la peau des pieds et des chevilles, qui forme l’œdème. Il descend toujours au point le plus bas, voilà pourquoi ce sont les pieds qui gonflent, jamais les mains.
Le siège d’avion, un garrot qui ne dit pas son nom
L’immobilité n’explique pas tout. La posture ajoute sa part. En classe économique, le passager reste assis genoux pliés à angle droit, parfois davantage, les cuisses posées sur le bord d’une assise qui appuie juste derrière le genou. C’est précisément là que passe la veine poplitée, grand axe de retour du sang de toute la jambe. La plier et la comprimer revient à pincer un tuyau d’arrosage : le débit chute en aval.
Les sièges de première classe qui se transforment en lit ne sont pas qu’un luxe sur ce point. Allongé, jambes à hauteur du cœur, on supprime à la fois la colonne de sang à remonter et le coude de la veine au genou. Les passagers de ces cabines gonflent nettement moins, non parce qu’ils voyagent mieux, mais parce que la gravité ne joue plus contre eux.
À cette mécanique s’ajoutent quelques circonstances aggravantes que l’on sous-estime :
| Facteur | Effet sur le gonflement |
|---|---|
| Immobilité prolongée | Principal responsable : la pompe du mollet ne fonctionne plus |
| Genoux pliés, bord du siège sous la cuisse | Compression de la veine poplitée, retour veineux ralenti |
| Alcool | Dilate les vaisseaux et augmente les fuites vers les tissus |
| Repas et en-cas salés | Favorisent la rétention d’eau |
| Chaleur en cabine, pieds dans des chaussures fermées | Dilatation veineuse supplémentaire |
| Âge, varices, grossesse | Veines moins toniques, valvules moins efficaces |
La pression de la cabine joue-t-elle un rôle ?
C’est la première explication qui vient à l’esprit : en altitude, la pression change, donc le corps se dilate. L’idée n’est pas absurde, mais elle est largement exagérée. Un avion de ligne vole autour de 10 000 à 12 000 mètres, mais sa cabine est pressurisée à l’équivalent d’une altitude comprise entre 1 800 et 2 400 mètres environ, soit celle d’une station de ski. C’est cette dépressurisation partielle qui fait gonfler les sachets de chips et boucher les oreilles à la descente, mais les liquides du corps, eux, sont quasi incompressibles : ils ne se dilatent pas comme un gaz.
Le rôle de l’altitude est plus subtil. À cette pression, l’air contient un peu moins d’oxygène disponible et la saturation du sang baisse de quelques points. Certains chercheurs soupçonnent que cette légère hypoxie rend les petits vaisseaux un peu plus perméables et active la coagulation. Les études qui comparent des personnes assises le même nombre d’heures au sol et en vol donnent des résultats discutés. La preuve la plus parlante reste que des spectateurs assis tout un après-midi ou des chauffeurs routiers développent exactement le même œdème, sans jamais quitter le plancher des vaches. L’avion n’invente rien, il concentre seulement les conditions.
Même chose pour la sécheresse de l’air, dont l’humidité tombe souvent sous les 20 %. Elle assèche les yeux et la gorge, elle donne soif, mais elle ne fait pas gonfler les pieds. Paradoxalement, c’est plutôt le verre de vin bu pour compenser qui y contribue.
L’œdème banal et la phlébite : savoir faire la différence
L’immense majorité des gonflements de voyage sont bénins. Mais le même mécanisme, sang ralenti dans des veines comprimées, est aussi celui qui favorise la thrombose veineuse profonde, ou phlébite : un caillot qui se forme dans une veine de la jambe. Le risque reste faible. Le programme de recherche mené sous l’égide de l’Organisation mondiale de la santé a estimé qu’environ un vol de plus de quatre heures sur 4 500 à 6 000 s’accompagne d’une thrombose symptomatique dans les semaines suivantes, et que ce risque augmente avec la durée du voyage.
Un pied gonflé des deux côtés qui dégonfle en une nuit, c’est de la gravité. Une seule jambe douloureuse qui gonfle encore trois jours plus tard, c’est une consultation.
La distinction tient en quelques signes simples :
| Œdème de voyage (bénin) | Signes qui doivent alerter |
|---|---|
| Les deux pieds et chevilles, de façon symétrique | Une seule jambe gonflée |
| Pas ou peu de douleur, sensation de lourdeur | Douleur du mollet, surtout à la marche ou en pliant le pied |
| Peau de couleur normale | Peau rouge, chaude ou tendue |
| Disparaît en 12 à 24 heures | Persiste ou s’aggrave après plusieurs jours |
| Aucun autre symptôme | Essoufflement, douleur thoracique, toux : urgence absolue |
Le caillot peut apparaître jusqu’à deux semaines après le vol, ce qui explique que beaucoup de voyageurs ne font pas le lien. Et un essoufflement brutal ou une douleur dans la poitrine après un long trajet doivent faire penser à une embolie pulmonaire, qui justifie un appel immédiat aux secours. Les personnes à risque sont connues : antécédent de phlébite, cancer en cours, chirurgie ou plâtre récents, grossesse ou post-partum, contraception œstroprogestative ou traitement hormonal, obésité importante.
Les gestes qui empêchent vraiment les pieds de gonfler
Puisque le problème vient d’une pompe arrêtée, la solution consiste à la relancer, même assis. Les exercices proposés dans les magazines de bord ne sont pas des gadgets : pointer puis relever le pied, dix fois, toutes les demi-heures, fait contracter le mollet et vide les veines profondes à chaque mouvement. Serrer les orteils, tourner les chevilles, décoller les talons en gardant la pointe au sol fonctionnent aussi. Un petit tour dans l’allée toutes les heures ou deux, quand le service le permet, vaut mieux que tous les exercices assis.
La place compte plus qu’on ne croit. Un siège côté couloir permet de se lever sans déranger personne, et l’on se lève donc davantage. Glisser son sac sous le siège de devant réduit l’espace pour allonger les jambes : mieux vaut le mettre dans le coffre à bagages. Remonter légèrement les pieds sur un repose-pieds ou un sac souple limite l’angle au genou.
Les bas de contention, enfin, ont fait leurs preuves. En exerçant une pression dégressive, plus forte à la cheville qu’au mollet, ils jouent le rôle d’une paroi veineuse plus ferme et empêchent le liquide de s’accumuler. Une revue des essais cliniques a montré qu’ils réduisent à la fois l’œdème et le nombre de thromboses silencieuses détectées à l’échographie après un vol. Choisis en pharmacie, en classe 1 ou 2 selon l’avis du pharmacien, ils s’enfilent le matin du départ, sur une jambe qui n’a pas encore gonflé.
Le reste relève du bon sens : des vêtements qui ne serrent pas à la taille ni aux genoux, des chaussures souples que l’on desserre en vol, de l’eau plutôt que de l’alcool, et, à l’arrivée, une marche plutôt qu’une sieste immédiate. Quinze minutes à pied suffisent souvent à faire le gros du travail. Et si le soir même les chevilles sont encore marquées, quelques minutes allongé jambes surélevées contre un mur renvoient la gravité dans le bon sens. On évite simplement de se relever d’un bond ensuite, sous peine de sentir la tête tourner quand on se lève trop vite.
Questions fréquentes
Combien de temps mettent les pieds à dégonfler après un long vol ?
En général, l'œdème disparaît en 12 à 24 heures, dès que l'on remarche et que l'on dort jambes à l'horizontale. Chez les personnes âgées ou souffrant d'insuffisance veineuse, il peut persister deux ou trois jours. Au-delà, ou si un seul côté reste gonflé, il faut consulter.
Faut-il enlever ses chaussures en avion ?
Les desserrer est une bonne idée, les retirer aussi, à condition de pouvoir les remettre à l'arrivée. Beaucoup de voyageurs découvrent à l'atterrissage qu'ils ne rentrent plus dans leurs chaussures. Le plus simple est de voyager avec des chaussures souples, que l'on peut relacer plus lâche en fin de vol.
Boire beaucoup d'eau empêche-t-il les pieds de gonfler ?
Pas directement : l'œdème vient surtout de l'immobilité, pas d'un manque d'eau. Rester bien hydraté reste utile pour le confort et parce que l'air de la cabine est très sec. En revanche, l'alcool et les en-cas très salés favorisent la rétention d'eau et aggravent le phénomène.
Les bas de contention sont-ils utiles pour tout le monde ?
Ils réduisent nettement le gonflement et le risque de thrombose silencieuse sur les vols de plus de quatre heures. Pour un voyageur jeune et en bonne santé, ils relèvent du confort. Pour les personnes à risque (antécédent de phlébite, grossesse, chirurgie récente, pilule œstroprogestative), c'est une précaution à discuter avec son médecin avant le départ.