Pourquoi le nez coule quand on mange épicé ou une soupe brûlante : la rhinite gustative expliquée

Un curry relevé, une soupe fumante, et il faut sortir les mouchoirs. Ce n'est ni un rhume ni une allergie, mais un réflexe nerveux qui relie la bouche au nez, plus fréquent avec l'âge.

Bol de soupe épicée fumante garnie de piments rouges et de coriandre, avec des mouchoirs en papier posés à côté sur une table en bois.
Image Omni-Vision

La première cuillère de soupe thaïe est un bonheur. La troisième aussi. À la cinquième, il faut poser les baguettes et chercher un mouchoir en urgence : le nez coule, clair et abondant, comme au plus fort d’un rhume. À la table voisine, quelqu’un fait de même devant un bol de pho fumant. Le phénomène est si courant qu’on ne s’en étonne plus. Il a pourtant un nom, la rhinite gustative, et il révèle un câblage nerveux étonnant entre la bouche et le nez.

Les médecins la classent parmi les rhinites non allergiques : le nez réagit, mais le système immunitaire n’y est pour rien. Tout se joue dans les nerfs.

Un écoulement nasal déclenché par le repas

Michael Kaliner, allergologue américain qui a proposé une classification des rhinites non allergiques dans le World Allergy Organization Journal en 2009, la définit simplement : la rhinite gustative provoque un écoulement nasal antérieur, ou un écoulement vers l’arrière de la gorge, après avoir mangé. Il précise qu’elle survient surtout avec les aliments chauds et épicés.

Deux déclencheurs dominent donc. Le premier est le piquant : piment, poivre, raifort, moutarde forte, wasabi, curry relevé. Le second est la chaleur : une soupe brûlante, un thé très chaud, une raclette fumante. Les deux se combinent souvent, ce qui explique que les bouillons pimentés et les currys servis bouillants soient les champions de la catégorie.

L’écoulement apparaît en quelques minutes, pendant le repas, et s’arrête peu après. Il est clair et fluide, sans démangeaison, sans éternuement en rafale, sans yeux qui piquent. C’est ce qui le distingue d’une allergie ou d’un rhume.

Le piment, un faux feu que le nez prend au sérieux

Pour comprendre ce qui se passe avec le piment, il faut revenir à sa molécule active, la capsaïcine. Dans la bouche, elle active un récepteur nerveux appelé TRPV1, normalement chargé de détecter la chaleur brûlante. C’est pour cela que le piment donne une sensation de brûlure sans brûler : le cerveau reçoit le même signal que face à une vraie flamme.

Or ces récepteurs ne se trouvent pas que dans la bouche. Ils sont aussi présents dans la muqueuse du nez. La revue publiée en 2016 par Wytske Fokkens et ses collègues dans Current Allergy and Asthma Reports le rappelle : pulvérisée dans le nez, la capsaïcine provoque une sensation de brûlure, un écoulement nasal, une obstruction et des larmes. Les vapeurs d’un plat très pimenté, inhalées pendant qu’on mange, peuvent ainsi irriter directement le nez.

Mais l’essentiel se joue par un chemin indirect. Les nerfs sensoriels de la bouche, stimulés par le piquant ou la chaleur, déclenchent un réflexe qui active les glandes de la muqueuse nasale. Selon Michael Kaliner, des neuropeptides sensoriels et des décharges nerveuses de type cholinergique sont impliqués dans la rhinite gustative. Autrement dit, le système nerveux qui commande habituellement la salivation et les sécrétions envoie aussi l’ordre au nez de produire du mucus.

Le corps réagit à une agression chimique qu’il ne sait pas distinguer d’une vraie menace. Le nez coule pour rincer, par réflexe, un danger qui n’existe pas.

Ce même récepteur a d’ailleurs inspiré un traitement inattendu. Une exposition répétée à la capsaïcine finit par désensibiliser les fibres nerveuses qui la détectent, un peu comme les grands amateurs de piment finissent par mieux le supporter en bouche. Dans la rhinite idiopathique, une autre forme de rhinite non allergique, des pulvérisations nasales répétées de capsaïcine réduisent l’expression du récepteur TRPV1 dans la muqueuse, selon la revue de Wytske Fokkens. Les auteurs précisent toutefois qu’aucune étude n’a encore évalué ce traitement dans les autres formes de rhinite non allergique, dont la rhinite gustative.

Pourquoi cela touche surtout les plus âgés

Tout le monde peut avoir le nez qui coule devant un plat très relevé. Mais chez certaines personnes, la réaction devient systématique, même avec des plats modérément épicés ou simplement chauds. Selon Michael Kaliner, la rhinite gustative est plus fréquente chez les personnes âgées et se superpose à la rhinite du sujet âgé, cet écoulement nasal chronique qui s’installe avec les années.

Combien de personnes sont concernées au point d’en être gênées ? Une enquête menée aux Pays-Bas auprès d’un millier d’habitants d’une même commune, publiée en 2022 dans la revue Allergy, donne un ordre de grandeur : parmi les personnes souffrant de rhinite non allergique, 4 % répondaient aux critères d’une rhinite gustative. La majorité d’entre elles signalaient aussi un nez très réactif à d’autres irritants, comme la fumée ou les odeurs fortes.

SituationRhinite gustativeAllergie alimentaireRhume
DéclencheurPlats épicés ou chauds, quels qu’ils soientUn aliment précis, même froid et douxVirus, sans lien avec les repas
ÉcoulementClair, pendant le repas, s’arrête vitePossible, avec d’autres signesPersistant plusieurs jours
Autres signesAucunDémangeaisons, plaques, gonflement, gêne respiratoireFatigue, gorge irritée, éternuements
GravitéBénignePeut être graveBénigne le plus souvent

Ne pas confondre avec une allergie

La distinction est importante, car une allergie alimentaire peut être dangereuse. Elle est liée à un aliment précis, crevettes, arachides, fruits à coque ou autres, et non au piquant ou à la température. Elle s’accompagne généralement d’autres manifestations : démangeaisons de la bouche ou de la gorge, plaques rouges sur la peau, gonflement des lèvres ou des paupières, douleurs digestives. Un gonflement du visage ou une gêne pour respirer imposent d’appeler immédiatement les secours.

La rhinite gustative, elle, ne s’accompagne de rien d’autre que l’écoulement. Elle ne dépend pas d’un ingrédient en particulier, mais de l’intensité du piquant ou de la chaleur. Elle n’est pas non plus à confondre avec la goutte au nez qui apparaît dans le froid, dont le mécanisme est lié au réchauffement et à l’humidification de l’air inspiré.

Que faire quand le nez coule à chaque repas

Pour la plupart des gens, il n’y a rien à traiter : un paquet de mouchoirs à portée de main suffit, et l’écoulement s’arrête dès la fin du repas. On peut atténuer le phénomène en laissant refroidir les soupes et les boissons quelques minutes, en réduisant la dose de piment, ou en accompagnant les plats relevés de produits laitiers, qui adoucissent la sensation de brûlure en bouche.

Quand la gêne devient importante, notamment chez les personnes âgées dont le nez coule à chaque repas, un médecin généraliste ou un ORL peut proposer un traitement. Michael Kaliner indique que la rhinite gustative et la rhinite du sujet âgé répondent bien aux anticholinergiques appliqués localement, des sprays nasaux qui bloquent le signal nerveux responsable de la sécrétion. Ils ne sont délivrés que sur prescription. Il faut aussi consulter si l’écoulement devient unilatéral, coloré, accompagné de saignements ou d’une perte du goût et de l’odorat qui ne s’explique pas par un rhume : ces signes sortent du cadre de la simple rhinite gustative.

Questions fréquentes

La rhinite gustative est-elle une allergie ?

Non. C'est une réaction nerveuse, sans intervention du système immunitaire. Elle ne provoque ni urticaire, ni gonflement des lèvres, ni gêne respiratoire, et se limite à un écoulement nasal clair pendant ou juste après le repas. Elle n'est pas dangereuse.

Pourquoi le nez coule-t-il davantage en vieillissant ?

La rhinite gustative est plus fréquente chez les personnes âgées et se confond souvent avec la rhinite du sujet âgé, un écoulement nasal chronique qui apparaît avec l'âge. Les mécanismes nerveux qui contrôlent les glandes du nez semblent devenir plus réactifs avec les années.

Comment savoir si c'est une allergie alimentaire plutôt qu'une rhinite gustative ?

Une allergie alimentaire est liée à un aliment précis, quel que soit son degré de piquant ou de chaleur, et s'accompagne souvent d'autres signes : démangeaisons de la bouche, plaques rouges, gonflement, troubles digestifs ou respiratoires. Un gonflement du visage ou une gêne pour respirer impose d'appeler immédiatement les secours.

Existe-t-il un traitement contre le nez qui coule en mangeant ?

Dans la plupart des cas, aucun traitement n'est nécessaire et quelques mouchoirs suffisent. Quand la gêne est importante, un médecin peut prescrire un spray nasal anticholinergique, qui bloque le signal nerveux responsable de la sécrétion. Réduire le piquant ou laisser refroidir les plats aide aussi.

Sources

  • Kaliner MA, « Classification of Nonallergic Rhinitis Syndromes With a Focus on Vasomotor Rhinitis, Proposed to be Known henceforth as Nonallergic Rhinopathy », World Allergy Organization Journal, 2009
  • Fokkens W, Hellings P, Segboer C, « Capsaicin for Rhinitis », Current Allergy and Asthma Reports, 2016
  • Avdeeva KS, Fokkens WJ, Segboer CL, Reitsma S, « The prevalence of non-allergic rhinitis phenotypes in the general population: A cross-sectional study », Allergy, 2022

Signaler une erreur dans cet article