Où et quand voir passer les grues cendrées en France : le couloir de migration, le lac du Der et l'hivernage
Chaque automne, des centaines de milliers de grues venues de Scandinavie et d'Allemagne traversent la France en diagonale. Certains jours, elles passent par dizaines de milliers. Voici comment les comprendre, et où les observer.
Un matin de novembre, sur une digue du lac du Der, entre Marne et Haute-Marne. Il fait encore nuit, il fait froid, et pourtant des dizaines de personnes attendent, jumelles autour du cou. Sur les bancs de sable du lac, une rumeur monte, faite de milliers de cris rauques. Puis, à l’aube, les premiers groupes décollent, et le ciel se couvre de longues lignes grises qui partent vers les champs. Ce spectacle, la France l’offre chaque automne, et il suffit de lever les yeux pour en profiter, bien au-delà de la Champagne.
La grue cendrée traverse en effet le pays en masse deux fois par an. Lors de la migration d’automne 2020, la LPO a recensé plus de 355 000 grues en migration active au-dessus de la France, un chiffre forcément incomplet, car une partie des oiseaux passe de nuit, hors de vue.
Un grand oiseau venu du nord de l’Europe
Avec un mètre à un mètre vingt de haut et deux mètres à deux mètres vingt d’envergure, la grue cendrée est l’un des plus grands oiseaux d’Europe. Elle pèse de 4 à 6 kilos. Son plumage est gris cendré, avec chez l’adulte une tête contrastée, blanche, noire et rouge. Cette tache rouge, précise la LPO, n’est pas un plumage : c’est une zone sans plumes, un tissu fortement irrigué de sang dont la taille et l’éclat varient selon l’excitation de l’oiseau. Les jeunes, entièrement brunâtres, se reconnaissent facilement.
La très grande majorité des grues qui traversent la France nichent en Suède, en Norvège, en Finlande, dans les pays baltes, en Pologne et en Allemagne. L’espèce niche aussi de nouveau en France, en Lorraine notamment, où une petite population est suivie de près. Elle était sans doute plus répandue autrefois : la LPO attribue sa régression aux persécutions liées à la chasse, l’espèce n’ayant été protégée qu’au milieu des années 1960, puis à la destruction des zones humides où elle construit son nid.
Pourquoi elles partent : une question de nourriture
La migration d’automne n’obéit pas au calendrier mais au garde-manger. Quand l’hiver s’installe dans le nord de l’Europe, la neige et le gel des sols et des eaux empêchent les grues de trouver leur nourriture. En hiver et en migration, leur régime est surtout végétal : herbes tendres, graines, plantes aquatiques, baies, racines, glanées dans les zones humides, les prairies et les champs cultivés. Elles se dirigent alors vers le sud-ouest. Si la nourriture reste disponible en Allemagne, une partie y passe l’hiver.
Le terminus principal est l’Espagne, qui accueille un peu moins de la moitié de la population hivernante. Mais la France est bien plus qu’un pays de passage : ses sites d’hivernage, en Lorraine, en Champagne, dans le centre du pays, en Aquitaine et en Camargue, accueillent une part importante de cette population.
Une diagonale du nord-est au sud-ouest
Les grues ne survolent pas la France n’importe où. La plupart suivent une diagonale qui entre par le nord-est et ressort par le sud-ouest, de la Lorraine et de la Champagne vers le Limousin, la Dordogne et les Landes, avant de franchir les Pyrénées. D’autres oiseaux, venus d’Italie, longent la côte méditerranéenne et transitent par la Camargue avant de passer en Espagne par les Pyrénées-Orientales.
Sur cette route, le lac du Der joue le rôle d’une immense aire d’autoroute. Les haltes en Champagne ne sont pas obligatoires, souligne la LPO, mais beaucoup de grues s’y arrêtent, notamment celles qui arrivent en fin de journée ou dans la nuit. Les effectifs y sont parfois spectaculaires : plus de 53 000 grues posées le 18 octobre 2020, environ 60 000 le 28 octobre 2015.
| Période | Ce qui se passe | Exemple relevé par la LPO |
|---|---|---|
| Fin août et septembre | Premiers petits vols, premiers oiseaux au lac du Der | Premières grues au Der le 18 août 2020 |
| Mi-octobre | Début de la migration massive | Environ 50 000 grues quittent l’Allemagne le 13 octobre 2020 |
| Fin octobre et début novembre | Vagues les plus importantes | 185 000 grues en deux jours, début novembre 2020 |
| Mi-novembre à début décembre | Passages quotidiens plus modestes | Vols aussi sur le pourtour méditerranéen |
| Décembre à février | Hivernage en France et en Espagne | Plus de 13 000 grues à Arjuzanx en 2020-2021 |
| Dès février | Retour vers les sites de nidification | Remontée vers le nord-est |
Des vagues réglées par le vent
La migration ne s’écoule pas comme un flot continu. Elle avance par vagues, déclenchées par la météo. Le 13 octobre 2020, raconte la LPO, la bascule des vents au nord-est et le beau temps ont lancé les premiers mouvements massifs : environ 50 000 grues ont quitté l’Allemagne pour la France, arrivant en fin de journée et dans la nuit. Quelques jours plus tard, des vents contraires de sud ont momentanément bloqué la migration.
Pour voir passer les grues, mieux vaut surveiller la girouette que le calendrier : un vent de nord-est sous un ciel dégagé les met en route.
La vague la plus forte de la saison 2020 a eu lieu du 3 au 11 novembre. Des dizaines de milliers de grues ont quitté l’Allemagne, et le 5 novembre, plus de 48 000 oiseaux ont été comptés dans la seule journée sur le site de suivi de Flavignac, en Haute-Vienne. En deux jours, 185 000 grues ont migré au-dessus de la France. Ces grands vols se reconnaissent souvent à l’oreille avant d’être vus : les grues lancent sans cesse leurs cris trompetants, et leurs formations dessinent dans le ciel ces grands V caractéristiques.
De plus en plus de grues passent l’hiver en France
Une partie des migratrices ne va pas jusqu’en Espagne. L’hivernage français varie fortement d’une année à l’autre : la LPO a compté 130 613 grues en hiver 2019-2020, contre 79 380 en 2018 seulement, le record étant d’environ 159 000 grues en 2014-2015. Les grands sites sont connus : Arjuzanx dans les Landes, avec 13 888 grues à la mi-janvier 2021, Captieux en Gironde, avec 12 390, la réserve de l’étang de Cousseau, avec 8 285, mais aussi le Cher, l’Allier, la Nièvre et l’Indre dans le centre du pays.
Ces effectifs dépendent de la nourriture disponible et de la douceur des hivers. La LPO relève que la variabilité de l’hivernage français est sans doute liée en partie à l’augmentation du nombre de grues qui passent désormais l’hiver plus au nord, en Allemagne, voire en Pologne et en République tchèque. Les inondations jouent aussi : quand les pluies sont fortes, les grues dorment directement dans les cultures et les zones inondées plutôt que sur leurs dortoirs habituels.
Bien observer sans déranger
Pour profiter du spectacle, le plus simple est de guetter le ciel pendant les journées de vent de nord-est, de fin octobre à mi-novembre, n’importe où sur la grande diagonale. Les sites de halte et d’hivernage offrent les observations les plus impressionnantes, surtout au lever du jour, quand les grues quittent leur dortoir pour rejoindre les champs, et à la tombée de la nuit, quand elles reviennent.
La règle d’or est la discrétion : rester à distance, sur les digues, les chemins et les observatoires aménagés, sans chercher à s’approcher des oiseaux posés. Une grue dérangée s’envole et brûle une énergie précieuse au cœur de son voyage. Les observateurs bénévoles transmettent d’ailleurs leurs données sur les portails naturalistes en ligne, ce qui permet à la LPO de suivre la migration en temps réel. Chacun peut y contribuer, à condition de compter sans déranger.
Questions fréquentes
Quand passent les grues cendrées en France à l'automne ?
Les premiers petits vols apparaissent dès la fin août et en septembre, mais les mouvements massifs commencent généralement à la mi-octobre et culminent entre la fin octobre et la mi-novembre, au gré de la météo. Des vols plus modestes se poursuivent ensuite jusqu'au début décembre.
Où peut-on observer les grues cendrées en France ?
Le lac du Der, entre la Marne et la Haute-Marne, est la halte la plus célèbre, avec des dizaines de milliers d'oiseaux certains jours. Les grues hivernent aussi en Lorraine, en Champagne, dans le Centre, en Aquitaine, notamment à Arjuzanx et Captieux, et en Camargue. Partout sur la diagonale nord-est sud-ouest, on peut voir passer des vols.
Pourquoi les grues migrent-elles vers le sud-ouest ?
Selon la LPO, la migration d'automne est surtout dictée par l'accès à la nourriture : quand la neige et le gel s'installent dans le nord de l'Europe, les grues ne peuvent plus se nourrir. Elles se dirigent vers le sud-ouest, jusqu'en Espagne, qui accueille un peu moins de la moitié de la population hivernante.
Combien de grues hivernent en France ?
Le nombre varie fortement d'une année à l'autre. La LPO a compté 130 613 grues hivernantes en 2019-2020, après seulement 79 380 en 2018, le record national étant d'environ 159 000 grues en hiver 2014-2015.
Sources
- LPO Champagne-Ardenne, « La Grue cendrée en France : migration et hivernage, saison 2020-2021 »
- LPO Champagne-Ardenne, « La Grue cendrée en France : migration et hivernage, saison 2015-2016 »