Pourquoi les antibiotiques ne soignent ni le rhume ni la grippe, et ce que coûte un traitement pris « au cas où »
Chaque hiver, des millions de boîtes d'antibiotiques sont prescrites ou réclamées pour des infections qu'ils ne peuvent pas guérir. La France reste l'un des pays d'Europe qui en consomment le plus, et la résistance des bactéries progresse.
Trois jours de nez qui coule, une gorge qui gratte, une fièvre qui ne baisse pas assez vite. Dans le cabinet du médecin, la question finit par tomber : « Vous ne me donnez pas d’antibiotiques ? » Le médecin explique que c’est un virus, que ça passera tout seul en quelques jours. On repart un peu frustré, avec l’impression d’avoir été mal soigné. Ce malentendu se répète des milliers de fois chaque hiver.
Il repose sur une confusion très répandue entre deux familles de microbes que tout oppose : les bactéries et les virus. Les antibiotiques agissent sur les premières, jamais sur les seconds. L’Agence nationale de sécurité du médicament le formule sans détour : ils sont efficaces uniquement sur les infections bactériennes et n’ont aucun effet sur les infections provoquées par un virus.
Bactéries et virus, deux mondes différents
Une bactérie est un être vivant à part entière, une cellule minuscule qui se nourrit, grandit et se divise seule. Elle possède sa propre paroi, sa propre machinerie pour fabriquer des protéines, son propre métabolisme. Les antibiotiques sont des molécules conçues pour enrayer ces mécanismes : certains empêchent la construction de la paroi bactérienne, d’autres bloquent la fabrication des protéines de la bactérie. Comme nos cellules fonctionnent différemment, elles sont largement épargnées.
Un virus, lui, n’a rien de tout cela. C’est un fragment de matériel génétique enfermé dans une enveloppe, incapable de se reproduire seul. Pour se multiplier, il pénètre dans nos cellules et détourne leur machinerie. Il n’offre donc aucune cible à un antibiotique : la molécule passe à côté sans rien pouvoir bloquer.
Or la plupart des infections de l’hiver sont virales. Le rhume, la grippe, la bronchiolite du nourrisson, la plupart des maux de gorge, la gastro-entérite qui fait le tour de la maison sont dues à des virus. Contre eux, l’antibiotique n’accélère pas la guérison, ne fait pas tomber la fièvre et n’empêche pas la contagion.
| Infection courante | Cause la plus fréquente | Un antibiotique est-il utile ? |
|---|---|---|
| Rhume | Virus | Non |
| Grippe | Virus | Non |
| Bronchiolite du nourrisson | Virus | Non |
| Gastro-entérite de l’hiver | Virus, souvent le norovirus | Non |
| Angine | Le plus souvent virale, parfois due au streptocoque | Seulement si un test confirme le streptocoque |
| Cystite simple | Bactérie | Oui, sur avis d’un médecin ou d’un pharmacien après test |
La France, deuxième consommatrice d’Europe
Le pays a longtemps eu la réputation de prescrire trop d’antibiotiques, et la tendance, qui s’améliorait, vient de s’inverser. Selon la synthèse publiée par l’ANSM et ses partenaires en novembre 2025, la consommation d’antibiotiques en santé humaine a augmenté en 2024, rompant avec la baisse modérée observée entre 2014 et 2023. La même année, la France est passée au deuxième rang des pays européens les plus consommateurs d’antibiotiques.
Les chiffres par âge sont frappants. Les prescriptions restent stables mais très élevées chez les tout-petits de 0 à 4 ans, avec 1 326 prescriptions pour 1 000 habitants par an. Elles augmentent chez les 65-79 ans, à 1 010 pour 1 000 habitants, et chez les plus de 80 ans, à 1 202. Autrement dit, chez les jeunes enfants comme chez les plus âgés, on dépasse en moyenne une prescription d’antibiotique par personne et par an.
Ce que coûte un antibiotique inutile
Prendre un antibiotique contre un virus n’est pas seulement inutile. Chaque traitement expose aussi à des effets indésirables, troubles digestifs en tête, car le médicament ne fait pas la différence entre les bactéries responsables d’une infection et celles, bénéfiques, qui peuplent notre intestin. L’ANSM le résume d’une formule : la prise d’antibiotiques n’est jamais anodine.
Surtout, chaque exposition à un antibiotique favorise la sélection de bactéries résistantes. Dans une population bactérienne, quelques individus peuvent porter des mutations qui leur permettent de survivre au médicament. Le traitement élimine les autres et laisse le champ libre aux survivants, qui se multiplient et transmettent leur résistance. Plus on utilise d’antibiotiques, plus on entretient ce tri.
Un antibiotique pris pour rien ne guérit personne, mais il apprend aux bactéries à lui résister.
La synthèse de 2025 juge la situation préoccupante en santé humaine. Elle relève une aggravation de l’antibiorésistance, essentiellement en établissement de santé, avec la diffusion de bactéries hautement résistantes, en particulier des entérobactéries productrices de carbapénèmases, capables de neutraliser des antibiotiques de dernier recours. Le taux de résistance d’Escherichia coli, bactérie très fréquente des infections urinaires, aux céphalosporines de troisième génération a augmenté en 2024, en ville comme à l’hôpital.
Les efforts paient quand on les mène
Le tableau n’est pas uniformément sombre, et c’est peut-être la meilleure nouvelle de la synthèse. Selon l’ANSM, la résistance d’E. coli aux fluoroquinolones, une famille d’antibiotiques dont le bon usage est promu depuis plusieurs années, a diminué en 2024 dans les trois secteurs de soins pour atteindre son plus bas niveau depuis 2014.
En santé animale, l’exposition globale des animaux aux antibiotiques a reculé de 48,7 % entre 2011 et 2024 grâce aux plans Écoantibio, et la résistance des bactéries d’origine animale a baissé en conséquence. Les chats et les chiens restent toutefois les animaux les plus exposés aux antibiotiques. Ces résultats montrent qu’utiliser moins et mieux les antibiotiques fait effectivement reculer les résistances.
Le test de l’angine, désormais en pharmacie
L’angine illustre bien l’enjeu. Elle est le plus souvent virale, mais une partie est due à une bactérie, le streptocoque du groupe A, qui justifie alors un antibiotique. Impossible de les distinguer à l’œil nu : c’est le rôle du test rapide d’orientation diagnostique, réalisé en quelques minutes à partir d’un prélèvement dans la gorge.
Les pharmacies se sont emparées de cet outil. Selon la réponse du ministère de la Santé à une question écrite publiée au Journal officiel en mars 2024, plus de 12 000 officines proposaient ce test en novembre 2023, contre 6 000 en 2022, et 230 000 tests avaient été réalisés et facturés à l’Assurance maladie. Depuis le 19 juin 2024, rappelle l’ANSM, le pharmacien peut délivrer un antibiotique sans ordonnance, mais seulement si le test est positif, pour les angines et les cystites. Le ministère y voyait un moyen de faciliter l’accès aux soins tout en limitant les prescriptions non nécessaires.
Les bons réflexes avec les antibiotiques
L’ANSM rappelle quelques règles simples. Les antibiotiques sont soumis à prescription, en dehors du cas encadré des tests en pharmacie. La durée du traitement doit toujours être strictement respectée, même si l’on se sent mieux avant la fin. Les comprimés restants doivent être rapportés en pharmacie, et jamais réutilisés pour soi ou pour ses proches, même si les symptômes paraissent identiques.
Pour un rhume ou une grippe, le traitement consiste surtout à soulager les symptômes, à se reposer et à boire suffisamment, le temps que le système immunitaire fasse son travail. Comme pour les rhumes plus fréquents en hiver, la prévention passe d’abord par l’hygiène des mains et, pour la grippe, par le vaccin renouvelé chaque année. Et si les symptômes durent, s’aggravent ou inquiètent, c’est au médecin de déterminer si une bactérie est en cause, et si un antibiotique est vraiment nécessaire.
Questions fréquentes
Pourquoi un antibiotique n'agit-il pas sur un virus ?
Les antibiotiques visent des mécanismes propres aux bactéries, qui sont des cellules vivantes autonomes. Un virus n'a pas ces mécanismes : il se multiplie à l'intérieur de nos propres cellules. L'ANSM le rappelle, les antibiotiques sont efficaces uniquement sur les infections bactériennes et n'ont aucun effet sur les infections virales.
Le pharmacien peut-il délivrer un antibiotique sans ordonnance pour une angine ?
Oui, depuis le 19 juin 2024, sous conditions. Le pharmacien réalise un test rapide d'orientation diagnostique, et ce n'est que si le résultat est positif, c'est-à-dire si l'angine est due à un streptocoque, qu'il peut délivrer un antibiotique. Le dispositif concerne aussi les cystites.
Que faire des antibiotiques restants à la fin d'un traitement ?
L'ANSM recommande de les rapporter en pharmacie et de ne jamais les réutiliser, ni pour soi ni pour ses proches, même si les symptômes semblent identiques. Un antibiotique pris sans diagnostic peut être inutile, inadapté ou mal dosé.
Peut-on arrêter un antibiotique quand on se sent mieux ?
Non. Selon l'ANSM, la durée du traitement prescrite doit toujours être strictement respectée. Se sentir mieux ne signifie pas que toutes les bactéries responsables de l'infection ont été éliminées.
Sources
- ANSM, « Semaine mondiale de sensibilisation à la résistance aux antimicrobiens : la collaboration entre les acteurs se poursuit pour lutter de manière efficace contre l'antibiorésistance », 18 novembre 2025
- Assemblée nationale, question écrite n° 13713 de Mme Nicole Dubré-Chirat, réponse du ministère publiée au JO le 12 mars 2024