Pourquoi certaines personnes éternuent en sortant en plein soleil : le réflexe photo-sternutatoire
Vous quittez une pièce sombre, la lumière vous frappe, et vous voilà à éternuer deux ou trois fois d'affilée. Ce réflexe étrange porte un nom, une génétique et une explication.
La scène se rejoue chaque été, à la sortie du cinéma ou d’un parking souterrain. On pousse la porte, la lumière du jour explose d’un coup, on plisse les yeux, et là, sans prévenir, une, deux, trois salves d’éternuements. Aucun rhume, aucune poussière, aucun poil de chat dans les parages : juste le soleil. Pour un quart de la population environ, ce petit rituel est si familier qu’on finit par le trouver normal. Il ne l’est pas tout à fait. Éternuer parce qu’on regarde une lumière vive est l’une des bizarreries les mieux documentées du corps humain, avec un nom savant, une signature génétique, et un mystère neurologique jamais complètement résolu.
Un réflexe repéré depuis l’Antiquité
L’énigme est vieille comme la curiosité scientifique. Dès l’Antiquité, Aristote s’interrogeait dans ses Problèmes : pourquoi la chaleur du soleil fait-elle éternuer, alors que la chaleur d’un feu, elle, n’y parvient pas ? Sa réponse, le soleil réchaufferait le nez et ferait couler quelque humeur, était fausse, mais la question, elle, était excellente. Elle a traversé les siècles.
Au XVIIᵉ siècle, le philosophe anglais Francis Bacon reprend l’affaire avec une idée simple et brillante : il sort au soleil les yeux fermés. Résultat, pas d’éternuement. Il en conclut que ce n’est pas la chaleur qui déclenche le réflexe, puisqu’elle atteint le visage dans les deux cas, mais bien la lumière entrant par les yeux. L’intuition était juste, même si l’explication de Bacon, le soleil ferait « fondre » les yeux et couler leur humidité vers le nez, passe complètement à côté. Il faudra attendre le XXᵉ siècle pour que la médecine donne un nom à la chose et commence à comprendre ce qui se joue vraiment.
Un nom à rallonge et un acronyme facétieux
Les médecins ont fini par baptiser le phénomène réflexe photo-sternutatoire, de photo, la lumière, et sternutation, le terme savant pour l’éternuement. Mais c’est son surnom anglais qui a fait mouche. Dans les années 1970 et 1980, les chercheurs qui l’étudiaient l’ont désigné par l’acronyme ACHOO, pour Autosomal-dominant Compelling Helio-Ophthalmic Outburst : « explosion hélio-ophtalmique compulsive à transmission autosomique dominante ». Autrement dit, une salve incontrôlable, déclenchée par le soleil via les yeux, et transmise génétiquement. Le clin d’œil est évident : achoo, en anglais, c’est l’onomatopée de l’éternuement, notre « atchoum » national. Rares sont les réflexes du corps humain à porter un nom aussi malicieux.
Concrètement, le trait se manifeste presque toujours de la même façon : lors d’un passage rapide de l’obscurité à une lumière vive, en général le plein soleil. La salve compte le plus souvent deux à trois éternuements, parfois davantage, et s’épuise d’elle-même en quelques secondes. Une fois les yeux habitués à la clarté, plus rien : le réflexe a besoin du contraste, du changement brutal, pas de la lumière en elle-même.
Un court-circuit dans le câblage des nerfs
Voici le cœur de l’affaire, et c’est là que le corps humain se révèle plus bricolé qu’on ne l’imagine. Quand une lumière intense frappe la rétine, le cerveau réagit par un réflexe protecteur bien connu : la pupille se contracte pour laisser entrer moins de lumière. Ce signal voyage par le nerf optique et emprunte des relais nerveux logés dans le tronc cérébral. Or, juste à côté, chemine le nerf trijumeau, celui qui gère la sensibilité du visage, et notamment l’irritation de la muqueuse nasale, ce chatouillis qui précède l’éternuement.
L’hypothèse dominante est celle d’une diaphonie, une « conversation croisée » entre ces deux voies nerveuses trop voisines. Le message « trop de lumière, réduis la pupille » déborderait sur les fibres du trijumeau, qui interpréteraient ce surplus d’activité comme une irritation du nez. Le cerveau, trompé, déclenche alors la seule réponse qu’il connaisse à une irritation nasale : l’éternuement. On éternue donc pour une agression qui n’a jamais eu lieu, à cause d’un signal parti de l’œil et mal aiguillé en route. C’est un faux positif câblé dans l’anatomie, un peu comme cette goutte au nez que le froid déclenche par un autre détour du même nerf.
On n’éternue pas parce que le nez est agressé, mais parce que le cerveau croit qu’il l’est. Le réflexe photo-sternutatoire est une erreur d’adresse neurologique, un signal destiné à l’œil qui frappe à la mauvaise porte.
Cette explication reste une hypothèse solide plus qu’une certitude gravée dans le marbre. D’autres pistes coexistent, comme une hypersensibilité générale du trijumeau ou un débordement du système nerveux parasympathique, celui qui, en pleine lumière, resserre la pupille et pourrait, chez certains, chatouiller au passage la sphère nasale. Ce qui est sûr, c’est que le point de départ est bien la lumière captée par l’œil, et non la chaleur, exactement comme l’avait deviné Bacon avec ses paupières closes.
Pourquoi c’est de famille
Le détail le plus frappant du réflexe, c’est qu’il se transmet. Si vous éternuez au soleil, il y a de fortes chances que l’un de vos parents le fasse aussi, et que vos enfants en héritent. Les généticiens parlent d’un caractère autosomique dominant : il suffit d’hériter du trait d’un seul de ses deux parents pour l’exprimer, ce qui donne, en moyenne, une chance sur deux de le transmettre à sa descendance. C’est le même mode de transmission simple et visible que celui de certains traits bénins comme la capacité à rouler la langue en U.
Des études génétiques à grande échelle ont même mis le doigt sur des variants précis de l’ADN associés au réflexe, notamment sur le chromosome 2, près d’un gène impliqué dans le développement du système nerveux. On ne parle donc plus d’une simple impression familiale, mais d’un trait héréditaire mesurable, inscrit dans le génome. Cette dimension génétique explique aussi pourquoi la proportion de personnes concernées varie d’une étude et d’une population à l’autre, avec des estimations qui vont grosso modo de 18 à 35 %. Autour d’une personne sur quatre : ni une rareté, ni la règle générale.
Que ce réflexe serve à quelque chose reste une question ouverte. Contrairement à l’éternuement classique, qui expulse poussières et microbes de nos voies respiratoires, la version solaire ne nettoie rien du tout. C’est probablement un pur effet collatéral de notre câblage nerveux, sans fonction propre, le genre de bizarrerie sans utilité que l’évolution laisse traîner tant qu’elle ne coûte rien, au même titre que ce sursaut brutal qui nous secoue juste avant de nous endormir.
Anodin, sauf au mauvais moment
Dans l’immense majorité des cas, éternuer au soleil ne prête pas à conséquence : c’est un tic amusant, tout au plus l’occasion de dire « à tes souhaits » à répétition. Il existe pourtant un contexte où le réflexe mérite qu’on y pense sérieusement : la conduite. Sortir d’un tunnel en plein jour, c’est précisément le passage brutal de l’ombre à la lumière qui déclenche la salve, et un éternuement ferme les yeux pendant une fraction de seconde, parfois plusieurs d’affilée. À 130 km/h, cela représente plusieurs dizaines de mètres parcourus à l’aveugle. Le même souci concerne les pilotes d’avion à la sortie des nuages, ou toute personne dont le métier exige une vue parfaitement stable dans une lumière changeante.
La parade est heureusement d’une simplicité désarmante. Puisque le réflexe se nourrit du contraste, il suffit de l’atténuer : enfiler ses lunettes de soleil avant de sortir à la lumière, abaisser le pare-soleil en approchant de la sortie du tunnel, ou laisser quelques secondes à ses yeux pour s’adapter progressivement. Certaines personnes, à l’inverse, exploitent le phénomène : quand un éternuement reste coincé, agaçant, à mi-chemin, un bref coup d’œil vers une lampe ou une fenêtre lumineuse suffit parfois à le faire jaillir. Preuve que ce petit court-circuit, dont on ignore encore la raison d’être, peut à l’occasion rendre service, pour peu qu’on ait compris d’où il vient.
Questions fréquentes
Quelle proportion de la population éternue à la lumière vive ?
Les estimations varient selon les études et les méthodes, mais elles convergent autour d'une personne sur quatre, soit environ 18 à 35 % des gens. C'est donc un trait très répandu, loin d'être une curiosité rare. Beaucoup de personnes concernées ignorent d'ailleurs qu'il porte un nom et le vivent comme une petite manie personnelle.
Le réflexe photo-sternutatoire est-il héréditaire ?
Oui. Il se transmet sur un mode dit autosomique dominant : si l'un de vos deux parents en est porteur, vous avez environ une chance sur deux de l'avoir aussi. C'est pourquoi il court souvent dans les familles, de génération en génération. Des études génétiques ont même repéré des variants d'ADN associés à ce réflexe.
Éternuer au soleil est-il dangereux ?
Dans la vie courante, non : c'est bénin et sans conséquence. Le seul contexte où il faut y penser, c'est au volant en sortant d'un tunnel, ou aux commandes d'un avion, car une salve d'éternuements ferme brièvement les yeux au pire moment. Anticiper la transition et porter des lunettes de soleil suffit largement à écarter le risque.
Peut-on déclencher ou empêcher ce réflexe volontairement ?
On ne le commande pas à volonté : c'est un réflexe involontaire, comme le clignement des paupières. En revanche, on peut limiter son déclenchement en réduisant le contraste lumineux, mettre ses lunettes de soleil avant de sortir, laisser ses yeux s'habituer progressivement, ou, à l'inverse, le provoquer en fixant brièvement une source lumineuse quand un éternuement reste coincé.