Pourquoi les moustiques piquent certaines personnes bien plus que d'autres
Le hasard n'a presque rien à voir là-dedans : votre peau, votre souffle et même vos bactéries dessinent une cible.
Autour de la table, dehors, c’est toujours la même injustice. Deux personnes assises côte à côte, exposées au même air tiède et aux mêmes herbes hautes. À la fin du repas, l’une compte sept boursouflures sur les chevilles, l’autre repart indemne, sceptique, persuadée que la première « attire » les bestioles par une faute morale obscure. Ce sentiment est faux dans son verdict, mais juste dans son intuition : oui, certaines personnes se font nettement plus piquer. Les études en cage où l’on relâche des moustiques affamés au-dessus de plusieurs volontaires retrouvent toujours ce contraste. Et il est presque entièrement chimique.
Le moustique qui pique est une femelle. Elle a besoin des protéines du sang pour produire ses œufs, et elle chasse à l’odorat avant tout. Son cerveau minuscule traite un bouquet de signaux émis par votre corps à plusieurs mètres de distance. Comprendre pourquoi vous figurez en haut du menu, c’est suivre cette piste odorante à rebours.
Le dioxyde de carbone : le panneau lumineux qui dit « repas par ici »
Le premier appât, à longue distance, c’est votre souffle. Chaque expiration libère du dioxyde de carbone, et les moustiques détectent les variations de sa concentration à plus de dix mètres. Ce panache de CO2 ne dit pas encore qui vous êtes, seulement qu’un être vivant respire dans les parages. Il met l’insecte en alerte et l’oriente.
Or nous n’exhalons pas tous la même quantité. Un corps plus volumineux, un métabolisme plus élevé, un effort physique récent augmentent la production de CO2. Cela explique en partie pourquoi les adultes sont davantage ciblés que les jeunes enfants, et pourquoi les femmes enceintes — dont le métabolisme tourne plus vite — attirent statistiquement plus de moustiques dans plusieurs travaux de terrain menés en Afrique. Le sport au crépuscule fonctionne comme un mauvais pari : la respiration accélérée et la chaleur transforment le coureur en cible clignotante.
L’odeur de la peau, cette signature que l’on ne choisit pas
Quand le moustique approche, le CO2 cède la place à un autre langage : celui des composés volatils de la peau. Là se joue l’essentiel des différences entre individus. Notre épiderme exhale en permanence un cocktail d’acides — acide lactique, acide carboxylique, ammoniaque — issus de la sueur et du renouvellement cellulaire. Les espèces de moustiques les plus liées à l’humain, comme Aedes aegypti, sont accordées à ces molécules comme une clé à une serrure.
Une recherche publiée en 2022 par l’équipe de Leslie Vosshall, à l’université Rockefeller, a marqué les esprits. En faisant porter des bas en nylon sur l’avant-bras de volontaires pendant des heures, les chercheurs ont créé des « profils odorants » stables. Certaines personnes se révélaient cent fois plus attirantes que d’autres, et ce classement restait remarquablement constant dans le temps. Le facteur déterminant : un taux élevé d’acides carboxyliques à la surface de la peau.
« Certains individus sont des aimants à moustiques, et ils le resteront probablement toute leur vie », résumait Leslie Vosshall en présentant ces résultats.
C’est là que réside la frustration. Cette signature chimique dépend de la génétique, et elle ne se change pas d’un claquement de doigts. Des études sur des jumeaux ont montré que l’attractivité pour les moustiques est en bonne partie héritable, du même ordre que la taille. Vous n’attirez pas les moustiques par malchance : vous les attirez parce que votre peau parle leur dialecte.
Pourquoi vos bactéries cutanées font une grande partie du travail
La peau, à elle seule, sent peu de chose. Ce sont les milliards de bactéries qui la colonisent qui transforment la sueur — presque inodore en sortant des pores — en molécules volatiles repérables. Autrement dit, ce que le moustique flaire n’est pas vous, mais votre écosystème microbien.
Des travaux néerlandais ont montré que les personnes hébergeant une flore cutanée abondante mais peu diversifiée étaient plus attirantes que celles dotées d’un microbiote varié. La composition de cette flore explique aussi une bizarrerie bien documentée : les chevilles et les pieds concentrent les piqûres. Cette zone riche en bactéries du genre Brevibacterium dégage des composés que certaines espèces de moustiques adorent — les mêmes molécules, à peu de chose près, qui donnent leur odeur à certains fromages. Une expérience devenue classique a même montré qu’un moustique tropical se dirigeait indifféremment vers un pied humain ou vers un morceau de Limburger.
Groupe sanguin, bière, vêtements : démêler le vrai du mythe
Reste le folklore des dîners en terrasse, où chacun a sa théorie. Quelques-unes tiennent debout, d’autres beaucoup moins.
- Le groupe sanguin. Plusieurs études japonaises suggèrent que les personnes du groupe O sont davantage piquées que celles du groupe A, peut-être parce qu’une majorité d’individus sécrètent des marqueurs de leur groupe dans leur sueur. L’effet existe sans doute, mais il reste modeste face au poids des odeurs cutanées.
- La bière. Une étude française a observé qu’après une cannette, les volontaires devenaient un peu plus attractifs. La cause exacte — légère hausse de la température corporelle, modification de l’odeur — n’est pas tranchée, et l’effet est faible. De quoi nuancer la légende de l’apéro qui transforme en buffet.
- Les vêtements. Là, le conseil est solide. Plusieurs espèces, notamment Aedes aegypti, sont attirées par le contraste visuel et par les couleurs sombres comme le noir et le rouge. S’habiller clair n’est pas une garantie, mais c’est un avantage gratuit.
- Le sucre dans le sang ou « le sang sucré ». Mythe. Aucune donnée sérieuse ne montre que les diabétiques ou les amateurs de sucreries soient des cibles privilégiées pour cette raison.
La chaleur et l’humidité de la peau, enfin, jouent un rôle de confirmation à courte distance. Une fois posée, la femelle évalue la température cutanée et la moiteur avant de planter son stylet. C’est pourquoi un corps en sueur, après l’effort ou par forte chaleur, coche toutes les cases d’un coup.
Que faire quand on est, génétiquement, un aimant ?
Si votre signature ne se change pas, votre exposition, elle, se gère. Les répulsifs à base de DEET ou d’icaridine restent les plus efficaces : ils ne masquent pas votre odeur, ils brouillent les récepteurs du moustique, qui ne sait plus où atterrir. Une douche avant la soirée réduit temporairement la charge bactérienne et l’acide lactique accumulé. Éviter l’effort physique juste avant de s’asseoir dehors limite le CO2 et la chaleur. Et le ventilateur, sous-estimé, est redoutable : ces insectes volent mal, et un simple courant d’air les empêche de tenir leur cap.
Les recherches sur les odeurs corporelles ouvrent une piste plus ambitieuse : concevoir des molécules qui rendraient n’importe quelle peau « illisible » pour le moustique. L’enjeu dépasse le confort des terrasses estivales. Le moustique reste l’animal le plus meurtrier pour l’humanité, vecteur du paludisme, de la dengue ou du chikungunya. Comprendre pourquoi il choisit telle cheville plutôt qu’une autre, c’est aussi apprendre à le tromper à grande échelle. La prochaine fois que vous vous sentirez injustement dévoré, consolez-vous : votre peau intéresse la science autant que les moustiques.
Questions fréquentes
Le groupe sanguin influence-t-il vraiment les piqûres de moustiques ?
Quelques études, notamment japonaises, indiquent que les personnes du groupe O sont un peu plus piquées que celles du groupe A. L'effet semble réel mais reste mineur. Il pèse beaucoup moins que l'odeur de la peau ou la quantité de CO2 que vous expirez.
Pourquoi les moustiques piquent-ils surtout les chevilles et les pieds ?
Cette zone héberge des bactéries, comme certaines du genre Brevibacterium, qui dégagent des composés très attractifs pour plusieurs espèces de moustiques. Ces molécules ressemblent à celles de certains fromages affinés, ce que des expériences ont confirmé en laboratoire.
Peut-on changer son odeur pour attirer moins les moustiques ?
Votre signature odorante est en partie génétique et stable, donc difficile à modifier durablement. Mais une douche avant de sortir réduit temporairement l'acide lactique et les bactéries de surface. Les répulsifs au DEET ou à l'icaridine, eux, brouillent la détection de l'insecte.
Boire de la bière attire-t-il davantage les moustiques ?
Une étude a observé une légère hausse de l'attractivité après consommation de bière, sans en identifier clairement la cause. L'effet reste faible et ne fait pas de l'apéritif un aimant à moustiques. La chaleur corporelle et la transpiration pèsent bien plus lourd.