Pourquoi le ciment et le béton durcissent même sous l'eau, contrairement au plâtre

Le béton ne sèche pas : il réagit chimiquement avec l'eau, ce qui lui permet de prendre au fond de la mer comme dans un coffrage.

Un ouvrier guide le coulage de béton frais sous l'eau sur un chantier portuaire au petit matin.
Image Omni-Vision

Au large de Pouzzoles, dans la baie de Naples, des môles romains construits il y a deux mille ans tiennent toujours debout. Ils ont passé l’essentiel de leur existence les pieds dans l’eau salée, battus par la houle, et pourtant ils n’ont pas fondu comme un château de sable. Mieux : certaines analyses suggèrent que le matériau s’y est renforcé avec le temps. Voilà qui contredit une intuition tenace. On imagine volontiers que le béton « sèche », et que l’eau serait donc son ennemie. C’est l’inverse. Sans eau, le béton ne deviendrait jamais dur. Et il prend très bien là où aucune surface ne peut sécher : sous la mer.

Le béton ne sèche pas, il fait une réaction chimique

Le malentendu vient du vocabulaire. On parle de béton « sec », on attend qu’il « sèche » avant de marcher dessus. Mais le durcissement n’a rien à voir avec l’évaporation. Quand on gâche du ciment avec de l’eau, on déclenche une réaction appelée hydratation : les minéraux du ciment réagissent avec les molécules d’eau pour former de nouveaux composés solides. L’eau n’est pas un solvant qui s’en va, c’est un réactif qui s’incorpore.

Le ciment Portland, celui de la quasi-totalité de nos chantiers, est un mélange de phases riches en calcium et en silicium, obtenu en cuisant calcaire et argile autour de 1 450 °C. Ses deux acteurs principaux sont des silicates de calcium, surnommés C3S et C2S dans le jargon. Mis en présence d’eau, ils se transforment en silicate de calcium hydraté, le fameux « C-S-H », une sorte de gel nanométrique qui s’enchevêtre et soude les grains entre eux. C’est ce gel, et lui seul, qui donne sa résistance à la pierre artificielle. En parallèle, il se forme de la portlandite, un hydroxyde de calcium qui rend le milieu très basique.

Un ciment qu’on laisserait simplement à l’air sans eau resterait une poudre grise et inerte. C’est l’arrivée du liquide qui allume la mèche.

Pourquoi la prise se moque de savoir s’il y a de l’air autour

�puisque le durcissement consomme de l’eau au lieu de l’expulser, la présence d’eau autour du matériau ne le gêne pas. Au contraire, elle garantit que la réaction ira jusqu’au bout. On range ce type de liant dans la catégorie des liants hydrauliques : ils prennent et durcissent par réaction avec l’eau, qu’ils soient à l’air libre, dans un coffrage humide ou complètement immergés.

C’est précisément ce qui sépare le ciment du plâtre, son cousin trompeur. Le plâtre, lui aussi, durcit en s’hydratant, mais il reste soluble : jeté dans l’eau, il finit par se déliter. Le silicate de calcium hydraté du ciment, à l’inverse, est très peu soluble et chimiquement stable une fois formé. Une fois la maille du gel constituée, l’eau ne la défait plus.

Les bâtisseurs de ponts, de barrages et de ports exploitent cette propriété sans état d’âme. On coule régulièrement du béton directement sous l’eau, sans assécher la zone. La technique du tube plongeur, ou « tremie », consiste à amener le béton frais par un long tuyau dont l’extrémité reste noyée dans le béton déjà déposé. Le matériau frais, plus lourd, repousse l’eau vers le haut et se met en place sans se faire laver de son ciment. Pour les fondations profondes, les pieux forés sont parfois bétonnés de la même manière, dans un trou plein de boue ou d’eau.

L’invention géniale des Romains avec la cendre volcanique

Les Romains n’avaient évidemment pas notre chimie, mais ils avaient un sens aigu de l’expérience. Pour leurs ouvrages maritimes, ils mélangeaient de la chaux à de la pouzzolane, une cendre volcanique tirée des environs de Pouzzoles. Ce sable fin, riche en silice réactive, jouait un rôle décisif au contact de l’eau de mer.

« Ce composé, dès qu’il touche l’eau, prend en une seule masse, durcit sous les flots et résiste aux vagues », écrivait l’architecte Vitruve au Ier siècle avant notre ère, en parlant de la poudre de Pouzzoles.

Des travaux conduits sur des carottes de béton romain ont montré que l’eau de mer, en circulant lentement dans le matériau, y faisait croître de nouveaux cristaux qui colmataient les micro-fissures. Là où le béton moderne au ciment Portland se dégrade peu à peu sous l’assaut des chlorures, le béton romain semblait se réparer tout seul. L’ironie est savoureuse : un matériau réputé fragile face à la mer pouvait, dans sa version antique, s’en nourrir.

Ce principe n’a jamais vraiment disparu. Les cendres volantes des centrales à charbon, les laitiers de hauts-fourneaux ou les fumées de silice jouent aujourd’hui un rôle proche : ce sont des ajouts dits pouzzolaniques qui réagissent avec la portlandite pour former encore plus de gel résistant, et rendre le béton plus dense, donc plus durable en milieu agressif.

Combien de temps, et qu’est-ce qui peut mal tourner

La prise commence vite. Au bout de quelques heures, le béton n’est plus liquide ; en un jour, il porte un homme. Mais la réaction se poursuit pendant des semaines, des mois, parfois des années, tant qu’il reste de l’eau et du ciment non hydraté à marier. On considère couramment qu’un béton atteint sa résistance de référence à 28 jours, sans qu’il ait fini de durcir pour autant.

Voilà pourquoi les bétonneurs redoutent moins l’humidité que la sécheresse. Sur un chantier d’été, on bâche et on arrose les dalles pour empêcher l’eau de s’évaporer trop tôt : c’est la cure. Un béton qui perd son eau avant d’avoir réagi reste poreux, fissuré, et plus faible. Quelques ordres de grandeur aident à mesurer l’enjeu : une dalle mal protégée peut perdre une part notable de sa résistance et voir apparaître un faïençage de surface en quelques jours seulement.

Le couler sous l’eau impose tout de même des précautions. Le risque principal n’est pas que le béton refuse de prendre, mais qu’il soit délavé par les courants avant la prise, ou qu’il se ségrège, le gravier d’un côté, la laitance de l’autre. D’où les bétons spéciaux dits anti-délavage, plus collants, et les méthodes de coulage qui évitent au matériau frais de traverser une lame d’eau libre.

Faut-il en conclure que le béton est éternel ?

Non, et c’est là que l’eau redevient ambiguë. La même eau qui permet la prise peut, plus tard, transporter des agresseurs. En bord de mer, les ions chlorure migrent à travers les pores et finissent par attaquer les armatures en acier, qui rouillent, gonflent et font éclater le béton. Le gel et le dégel répétés, les sulfates de certains sols, le dioxyde de carbone de l’air qui neutralise la basicité protectrice : autant de mécanismes de vieillissement bien réels.

La parade tient en un mot : la compacité. Un béton dense, bien dosé, bien curé, laisse peu de place aux intrus. Les recettes modernes inspirées des Romains, avec leurs ajouts pouzzolaniques, vont précisément dans ce sens. Comprendre que le béton vit de son eau, plutôt que de la fuir, change le regard qu’on porte sur ces môles antiques toujours debout dans la baie de Naples. Ils n’ont pas résisté à la mer malgré l’eau. Ils ont tenu, en partie, grâce à elle.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre le béton qui prend et le béton qui sèche ?

Ce sont deux phénomènes distincts. La prise et le durcissement sont des réactions chimiques entre le ciment et l'eau, qui produisent un gel solide. Le « séchage », c'est-à-dire l'évaporation de l'eau excédentaire, vient ensuite et n'apporte pas de résistance. Un béton trop sec trop vite est même plus fragile.

Peut-on couler du béton directement sous l'eau ?

Oui, c'est une pratique courante pour les fondations, les ports et les ponts. On utilise la technique du tube plongeur, qui amène le béton frais sans qu'il traverse l'eau libre, et parfois des bétons anti-délavage plus collants. Le matériau prend ensuite normalement, puisque l'eau est un réactif et non un obstacle.

Pourquoi le plâtre ne durcit-il pas sous l'eau alors que le ciment oui ?

Le plâtre s'hydrate lui aussi, mais le solide qu'il forme reste soluble et se délite au contact prolongé de l'eau. Le silicate de calcium hydraté du ciment est, lui, très peu soluble et chimiquement stable, ce qui le rend insensible à l'immersion une fois formé.

Pourquoi faut-il arroser le béton pendant qu'il durcit ?

Parce que la réaction d'hydratation a besoin d'eau pour se poursuivre pendant des jours, voire des semaines. Si l'eau s'évapore trop tôt, surtout par temps chaud ou venteux, le béton reste poreux et fissuré, et perd une partie de sa résistance. La cure consiste à le maintenir humide.