Pourquoi les cigales ne chantent que lorsqu'il fait chaud et se taisent dès que le soir tombe

Il suffit d'un après-midi de plein soleil dans le Sud pour que le paysage vibre d'un grésillement continu, obsédant, presque assourdissant. Puis, à mesure que l'ombre gagne et que l'air tiédit, le vacarme s'effiloche et s'éteint. La cigale n'a pas décidé de faire une pause : sans une certaine dose de chaleur, elle est tout simplement incapable de chanter. Voici pourquoi son concert dépend du thermomètre.

Gros plan d'une cigale accrochée à l'écorce d'un pin sous une lumière chaude d'été, ailes translucides et corps brun-vert nettement détaillés.
Image Omni-Vision

Un après-midi de juillet dans la garrigue, sous un soleil qui écrase les couleurs et fait trembler l’horizon au-dessus des pierres. L’air est saturé d’un grésillement continu, une pulsation métallique qui semble sortir de partout et de nulle part, si dense qu’on finit par ne plus l’entendre. Puis le soleil descend derrière les collines, l’ombre s’étire, une fraîcheur légère remonte du sol. En quelques minutes, le vacarme se disloque : quelques dernières notes isolées, de plus en plus espacées, et le silence. Comme si quelqu’un avait baissé un interrupteur.

Cet interrupteur existe bel et bien, mais ce n’est pas la cigale qui l’actionne. C’est la température. Sans une bonne dose de chaleur, l’insecte est physiquement incapable de produire son chant. Son concert n’est pas une humeur ni une habitude : c’est une machine thermique, et il faut la porter à la bonne température pour qu’elle démarre.

Un instrument à percussion caché sous l’abdomen

On imagine souvent que la cigale « stridule » comme le grillon, en frottant ses pattes ou ses ailes l’une contre l’autre. C’est faux, et le vrai mécanisme est bien plus surprenant. Sous les premiers segments de son abdomen, le mâle porte deux petites membranes rigides et nervurées : les cymbales. Un muscle puissant, attaché à l’intérieur, tire sur chacune d’elles et la fait brusquement se déformer, un peu comme le fond d’une boîte de conserve qui claque quand on le presse. À chaque déformation, un clic. Quand le muscle relâche, la membrane reprend sa forme dans un second clic.

Le prodige tient à la cadence. Ce muscle se contracte plusieurs centaines de fois par seconde, si vite que les clics individuels se fondent en un son continu pour notre oreille. L’abdomen du mâle, en grande partie creux, joue alors le rôle d’une caisse de résonance et amplifie le tout. Résultat : un insecte de trois centimètres peut produire un son qui dépasse par moments les 100 décibels de près, davantage qu’une tondeuse. Et tout cela pour une seule raison : séduire. Seuls les mâles chantent ; les femelles, muettes, viennent vers ceux dont l’appel les attire.

Une machine qui ne tourne qu’à chaud

Voilà le cœur de l’affaire. Ce muscle de la cymbale, comme tous les muscles, ne fonctionne bien que dans une certaine plage de température. Or la cigale est un insecte à sang froid, un ectotherme, dans le vocabulaire des biologistes. Elle ne produit pas sa propre chaleur interne comme nous : la température de son corps épouse celle de l’air et des surfaces qui l’entourent.

Quand il fait frais, ce muscle est lent, mou, incapable de se contracter à la fréquence vertigineuse qu’exige le chant. En dessous d’environ 22 °C, la plupart des cigales ne parviennent tout simplement pas à émettre autre chose que quelques craquements avortés. Il faut que l’air grimpe vers 25, 30 degrés, souvent aux heures les plus torrides, pour que la mécanique atteigne son plein régime. C’est exactement le même principe qui fait qu’un lézard reste immobile au petit matin, puis file dès qu’il a emmagasiné assez de chaleur : le vivant à sang froid emprunte son énergie au soleil, et cette chaleur emmagasinée dans le corps et le décor conditionne tout ce qu’il peut faire.

La cigale le sait, à sa manière. Beaucoup d’espèces se placent en plein soleil, sur un tronc exposé, et orientent leur corps pour capter un maximum de rayonnement avant de chanter. Certaines vont plus loin encore et parviennent, en faisant vibrer leurs muscles à vide, à réchauffer localement leur appareil sonore un ou deux degrés au-dessus de l’air ambiant, une sorte d’échauffement avant le concert.

Pourquoi le silence tombe avec le soir

À partir de là, l’extinction du soir n’a plus rien de mystérieux. Quand le soleil baisse, le rayonnement direct disparaît le premier, puis l’air lui-même se refroidit. Le corps de la cigale, qui n’a aucune réserve de chaleur interne, suit la pente. Ses muscles ralentissent, la fréquence de contraction chute, et le chant se délite : d’abord plus lent, plus grave, plus haché, jusqu’à devenir inaudible. Ce que l’on prend pour une décision collective, « elles s’arrêtent toutes en même temps », n’est que la même cause physique qui agit sur des milliers d’individus soumis à la même chute de température.

Le phénomène se vérifie en négatif dans la journée. Passez sous un gros nuage un après-midi d’été : bien souvent, le chœur faiblit d’un coup, comme s’il perdait de la puissance, avant de repartir quand le soleil ressort. Un coup de mistral qui rafraîchit, une averse, et le silence s’installe. La cigale n’est pas sensible à la lumière en tant que telle, mais à ce que cette lumière transporte de chaleur.

Le chant de la cigale n’est pas une chanson que l’insecte choisit d’entonner : c’est un thermomètre vivant, qui ne s’allume qu’au-dessus d’un certain seuil et s’éteint faute de degrés.

Un son taillé pour percer la fournaise

Reste une élégance de plus dans cette histoire. Le grésillement de la cigale est un son aigu, riche en hautes fréquences, très différent des vibrations profondes qui, elles, traversent la matière. On l’entend d’autant mieux qu’il est porté par un air chaud et sec, où le son se propage sans trop s’atténuer sur de longues distances en terrain découvert. À l’inverse, les sons graves qui traversent les murs ne conviendraient pas du tout à un insecte perché sur un arbre : ils se dilueraient dans le feuillage. Le registre aigu, lui, rebondit peu, reste directionnel et transperce le paysage. C’est le canal idéal pour lancer un appel amoureux à travers la garrigue brûlante.

Tout se tient, donc. Un insecte qui n’a de vie sonore qu’aux heures chaudes ; un instrument qui n’exige aucune énergie de mouvement mais une membrane et un muscle rapide ; un signal calibré pour porter loin dans la chaleur ; et un chœur qui s’allume et s’éteint au gré du soleil. La prochaine fois qu’un été vous assourdira de ce grésillement têtu, vous saurez que ce n’est pas seulement le bruit de l’été : c’est le bruit de la chaleur elle-même, transformée en musique par un petit moteur qui refuse obstinément de tourner à froid.

Questions fréquentes

À partir de quelle température les cigales se mettent-elles à chanter ?

Il faut en général que l'air dépasse environ 22 à 25 °C pour que les mâles commencent à striduler, et le concert atteint sa pleine puissance au-delà de 25 à 30 °C. En dessous de ce seuil, les muscles qui actionnent leur organe sonore sont trop lents pour produire un chant audible. C'est pourquoi on entend les cigales aux heures les plus chaudes de la journée et beaucoup moins le matin ou par temps couvert.

Pourquoi les cigales se taisent-elles le soir et la nuit ?

Parce que la cigale est un insecte à sang froid : la température de son corps suit celle de l'air ambiant. Quand le soleil baisse et que l'air se rafraîchit, ses muscles se refroidissent et ralentissent, jusqu'à ne plus pouvoir faire vibrer son organe assez vite pour émettre un son. Le chant ne s'arrête pas par choix mais par manque d'énergie thermique. Certaines espèces chantent un peu au crépuscule, mais la grande majorité se tait dès que la fraîcheur tombe.

Est-ce que ce sont les mâles ou les femelles qui chantent ?

Seuls les mâles chantent. Leur chant est un appel de séduction destiné à attirer les femelles, qui, elles, sont muettes. Les mâles possèdent sous l'abdomen deux membranes appelées cymbales, absentes chez les femelles. Quand plusieurs mâles chantent au même endroit, ils forment un chœur qui porte plus loin et signale un site favorable aux femelles alentour.

Comment la cigale produit-elle un son aussi fort sans frotter ses pattes ?

Contrairement aux grillons et aux sauterelles qui frottent une partie de leur corps contre une autre, la cigale déforme une membrane rigide, la cymbale, grâce à un muscle puissant. Chaque déformation produit un clic, et la membrane en enchaîne des centaines par seconde. Son abdomen, en grande partie creux, agit comme une caisse de résonance qui amplifie ces clics, d'où un volume qui peut dépasser celui d'une tondeuse à quelques centimètres.